Une agriculture régénérative risquée, mais hautement performante
Deux sœurs transforment la ferme familiale brésilienne, fracassent les records de réduction de GES et accueillent les singes qui sont de retour.
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Aline Vick s’est rapidement rendue à l’évidence que l’agriculture est beaucoup plus risquée que les marchés financiers, lance-t-elle d’emblée, le secteur où elle a évolué pendant plusieurs années, à titre d’économiste, avant de devenir agricultrice.
Changements climatiques, volatilité des marchés des denrées, politiques protectionnistes... les perturbations peuvent être nombreuses autant qu’inattendues.
L’entrepreneure de 34 ans, lassée de son milieu de travail dans la mégapole de Sao Paulo, s’est établie en 2019 dans la ferme familiale d’une lignée matrilinéaire. Elle venait y rejoindre sa sœur Nathalia, 37 ans, établie, elle, en 2010.
C’est lorsque leur père José acheta de nouvelles terres en culture que les deux sœurs décidèrent, à l’époque, de se lancer dans ce projet agricole.
Dans leur entreprise, la ferme Estância, située à Pirassununga, dans l’état de Sao Paulo, elles cultivent sans travail du sol, et en petites parcelles, du soya, du maïs, de la canne à sucre, du sorgho, du manioc et des cultures de couverture (20 % des superficies), le tout sur 1100 hectares.
Les journées d’Aline et Nathalia commencent à 7 h et se terminent à 21 h, presque sept jours par semaine.
Aline admet avoir songé, à quelques reprises, à tout laisser tomber. C’est Nathalia qui l’a retenue. Heureusement, car Aline ne reviendrait plus en arrière. « Je me sens plus agricultrice qu’économiste », estime-t-elle, bien que sa formation de base lui serve chaque jour dans un monde où il faut négocier et performer.
Les deux copropriétaires, pour contrer les aléas du climat, optent pour des technologies modernes et durables. « Je ne me serais pas lancée dans une agriculture traditionnelle, confie Aline, comme nombre de jeunes producteurs agricoles brésiliens, d’ailleurs. Je voulais changer nos pratiques. Mon père n’y croyait pas beaucoup, au début. On lui a fait voir les choses sous un nouvel angle. Il nous appuie maintenant pleinement, même à 76 ans, confirme Aline qui avait elle-même une conception erronée de l’agriculture lorsqu’elle travaillait au cœur de la métropole brésilienne. Notre père est même devenu véritable un ambassadeur de l’agriculture régénérative. »
L’agriculture régénérative
Les changements climatiques bouleversent la saison des pluies, confirme Aline Vick. Il pleut avec intensité ou pas du tout, observe-t-elle. « Nous sommes aux prises avec des pluies fréquentes et intenses qui s’abattent en un cours laps de temps. Nous devons composer avec une année de sécheresse et une année d’inondations. N’utilisant aucun système d’irrigation, l’exploitation mise sur les cultures de couverture pour converser l’eau dans le sol », explique celle qui rappelle que, de mai à septembre 2025, il n’a tout simplement pas plu.
« Les cultures de couverture contribuent à la santé des récoltes et brisent le cycle des nématodes, un ennemi répandu qui fait des ravages, dit-elle. Notre plan de rotation est le suivant : soya, maïs, cultures de couverture, soya. »
Le sol, plutôt sablonneux et argileux, contient entre 1 et 1,5 % de matière organique. Aline veut en hausser la teneur, avec de la paille, notamment. « C’est un sol tropical relativement acide et pauvre en nutriments, tel qu’on en retrouve couramment au Brésil, dit-elle en le montrant du doigt. Il a un contenu élevé en fer et en aluminium, ce qui lui donne cette couleur rouge caractéristique. Il garde somme toute bien l’eau et, avec une fertilisation adéquate, il permet de cultiver avec succès le soya, le maïs, le blé et la canne à sucre. »
Les deux sœurs adoptent des technologies et pratiques pour produire plus de rendement par tonne de CO2 émise. « Nous avons ainsi besoin de moins de superficies par tonne de grain récoltée », mentionne Aline.
Grâce à ces techniques de conservation, son sol émet 60 % moins de gaz carbonique que la moyenne brésilienne. Ces pratiques servent à réduire les risques pour l’entreprise et à favoriser des revenus plus stables.
En dépit des défis que posent les changements climatiques, la productivité de l’entreprise est 25 % plus élevée que la moyenne régionale.
« Nous n’avons donc pas besoin de plus de superficies en culture, poursuit-elle. Notre père en voulait plus, mais il a compris notre démarche et que ça n’était pas nécessaire dans l’objectif que nous poursuivions. Dans notre région, les terres se vendent 20 000 dollars par hectare. »
L’entreprise des deux sœurs produit, par récolte, 60 000 sacs de 60 kilos de soya et 30 000 sacs de 60 kilos de maïs.
« J’adore la technologie et travailler en collaboration pour mieux produire, dit Aline. Je veux améliorer mes pratiques, utiliser moins d’intrants et faire des applications plus ciblées. Nous utilisons des produits biologiques pour lutter contre les ravageurs, mais aussi des produits conventionnels, car nous sommes aux prises avec de la résistance aux herbicides. C’est une combinaison des deux. Ce n’est pas encore la fin des produits chimiques. »
« Cela dit, poursuit-elle, nous favorisons la biodiversité. De petites colonies de singes ont même trouvé refuge dans leur propriété. Par la loi, nous sommes tenus d’entretenir la forêt et la végétation naturelle. »
Faire équipe
L’entreprise a fait équipe avec Bayer dans le programme Forward Farming. Le programme vise notamment à promouvoir une agriculture durable. « C’est un lieu de collaboration, dit Aline. On y fait du transfert technologique. On explique aux gens ce que nous faisons et comment nous le faisons. La ferme est un espace de conversation avec les gouvernements, les écoles, les citadins, les journalistes. Nous entretenons une mission éducative. L’objectif, dit Aline, c’est de montrer comment on produit notre nourriture. »
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