Les agricultrices brésiliennes brisent le plafond de « terre »

Les agricultrices brésiliennes s’outillent et se réunissent pour prendre leur place et changer le paysage agricole de leur pays.

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Vera Ondei et une traductrice
Vera Ondei, présidente du Réseau brésilien des journalistes agricoles (Rede Brasil de Jornalistas Agro), et éditrice du magazine économique Forbes Agro Brazil, en compagnie de la traductrice et interprète Marly Silva Moro.

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Patrick Dupuis

Directeur et rédacteur en chef au magazine Coopérateur

Agronome diplômé de l’Université McGill, Patrick travaille au Coopérateur depuis une trentaine d’années.

Quels sont les défis des agricultrices brésiliennes? On en parle avec Vera Ondei, présidente du Réseau brésilien des journalistes agricoles (Rede Brasil de Jornalistas Agro), et éditrice de Forbes Agro Brazil, une section spécialisée du célèbre magazine économique qui se consacre exclusivement à l'actualité, aux innovations et à l'économie de l’agroalimentaire.

Coopérateur : Comment les agricultrices brésiliennes sont-elles rassemblées?

Vera Ondei : Au Brésil, les mouvements de femmes agricultrices ont pris de l’ampleur à partir de 2016. Avant, il n’y avait que peu de groupes pour les représenter.

Un premier groupe de 30 femmes en agroalimentaire a vu le jour, pour parler affaires. La même année se tenait le premier congrès national à l’intention des femmes en agroalimentaire. Elles étaient 600. Cette année, elles étaient 3000 à y participer.

De 2016 à 2021, j’ai assisté à la naissance de plus de 80 groupes de femmes en agriculture. Elles tenaient leurs propres réunions et utilisaient WhatsApp, une application largement répandue au Brésil, pour se connecter et échanger.

À Forbes, en 2021, nous avons dressé la liste des 100 femmes les plus influentes de l’Agroalimentaire. À partir de cette liste, j’ai pensé créer un groupe au sein de Forbes, un groupe éditorial, composé de femmes agricultrices. Ainsi, parmi les 100 femmes, nous avons choisi 50 femmes, un groupe appelé Forbes Mulher Agro. Ces dernières agiront comme mentors afin d’inspirer d’autres femmes agricultrices à prendre la parole, à raconter leurs histoires, à prendre en main le management de leur ferme.

On compte aujourd’hui plus de 120 groupes de femmes agricultrices au Brésil. Plusieurs sont associées à des coopératives. Cela dit, la culture macho est encore présente, comme dans bien des sociétés. Les défis d’acceptation sont toujours présents.

Comment se sont-elles intégrées dans les entreprises agricoles familiales?

Historiquement, ce sont les fils de producteurs qui étudiaient l’agronomie pour ensuite s’occuper de la production de la ferme. Dans les années 1990, les femmes ont commencé à étudier elles aussi les sciences agricoles, comme l’agronomie, la médecine vétérinaire, la zootechnie, l’élevage.

Elles revenaient dans les fermes et demandaient à leur père ce qu’elles pouvaient faire. Ils ne leur permettaient pas de conduire des machines, ils ne leur confiaient pas les cultures ou les élevages, alors elles s’occupaient de la business (elles étaient les responsables de l’administration) : ressources humaines, finances, les affaires de la propriété.

Je suis allée dans une ferme à titre de journaliste où j’ai rencontré un groupe de 10 jeunes filles de producteurs agricoles. Elles se rencontraient les mercredis. Pourquoi? Car au cours de cette journée, leurs pères allaient jouer au soccer. Elles leur mentaient en disant qu’elles avaient travaillé à une quelconque tâche, alors qu’en réalité, elles se rencontraient pour partager leurs expériences à propos de ce qui se passait dans leur propriété. Elles se sont mises à prendre des décisions communes sur les types d’intrants et équipements à acheter, etc.

Constatant la pertinence de leurs décisions, leurs pères ont commencé à les inclure dans la gestion quotidienne de la ferme, dans le management. Elles ont commencé à présenter des résultats économiques, des analyses de profitabilité. Elles ont aussi poursuivi des études plus poussées. Elles ont obtenu des diplômes de 2e et 3e cycles, des MBA.

L’une d’elles, Caroline Schneider Barcellos, est aujourd’hui la présidente de l’Association des producteurs de soya de l’état du Tocantins (Aprosoja-TO), dans le nord du Brésil, qui est un important état producteur de cette denrée dans cette région du pays. Elle est la première femme, depuis la fondation d’Aprosoja Brésil en 1990, à diriger l’une de ses associations affiliées.

En décembre 2025, Tânia Regina Zanella devenait la présidente exécutive de l’Organisation des coopératives brésiliennes (OCB), une première dans l’histoire de cette organisation qui existe depuis des décennies. Le Brésil compte 4868 coopératives et 17,1 millions de membres, dont 40 % sont des femmes. Les coopératives agricoles, au nombre de 1172, rassemblent un million de membres.

Tânia est reconnue par Forbes comme l'une des « 100 femmes les plus influentes de l'agroalimentaire ». Tout au long de sa carrière, elle a milité pour une participation accrue des femmes à la gouvernance, le renforcement des coopératives et la place centrale des personnes et du développement durable dans le secteur.

Donc, c’est ainsi que le mouvement des femmes a commencé. C’est une tendance globale dans les grandes entreprises d’avoir des femmes dans les postes de haute direction, tant dans le secteur agricole que dans les autres secteurs de l’économie. Les femmes travaillent bien souvent aux opérations, mais elles doivent aussi atteindre des postes décisionnels. À Aprosoja, aucune femme n’a encore jamais occupé le poste de présidente. Et combien pensez-vous qu’on retrouve de femmes à la tête des 100 plus importantes entreprises d’agroalimentaire au Brésil? Aucune! Zéro. Il y a un long chemin à parcourir.

Nous défrichons le terrain, mais les femmes font toujours face à des défis.

Quels sont les défis que rencontrent les femmes dans le milieu agricole brésilien?

Les femmes brésiliennes craignent le pouvoir pour ce qu’il représente. Le pouvoir corrompt et ne mène nulle part, croient-elles. Mais il y a aussi le pouvoir décisionnel (decison making power), dans lequel elles s’inscrivent davantage.

Le mouvement féminin, qui a commencé en Afrique et qui s’est répandu partout dans le monde, provient des années 1990 lorsque les Nations Unies ont tenu à renforcer l’autonomie des femmes et à leur donner les moyens d’agir. Les femmes se sont inscrites dans les universités, pour assister aux cours de sciences agricoles, aux cours d’administration des affaires, de droit, d’économie. Le Brésil s’est également engagé dans ce mouvement, afin que les femmes puissent aussi, dans un secteur traditionnellement associé aux hommes, avoir le pouvoir décisionnel.

La compétence n’est pas une question de genre. Il faut renverser les stéréotypes, former les femmes afin qu’elle puisse accéder à des postes décisionnels. Le mouvement prend de l’ampleur. Mais c’est un processus de longue haleine. Il faudra du temps.

Y a-t-il beaucoup de femmes propriétaires uniques d’entreprises agricoles?

Il y a un enjeu au Brésil. Il existe la Confédération nationale pour l’agriculture et l’élevage du Brésil (CNA), par laquelle la plupart des producteurs se joignent en tant que membres, par l’entremise de leur fédération d’état qui est membre de la fédération nationale. Pour être membre, il faut utiliser le titre de la propriété. Habituellement, le propriétaire du titre est l’homme, le mari. Leurs femmes n’apparaissent pas à titre de propriétaires.

Selon l’Institut de géographie et de statistiques du Brésil, qui effectue les recensements des populations, 18 % des propriétés agricoles sont entre les mains des femmes. Si on inclut la gestion en partenariat avec le conjoint, la proportion monte à 30-32 %.

On retrouve beaucoup de femmes propriétaires de petites entreprises de production. Ce sont souvent des entreprises familiales, particulièrement dans la région nord-est du Brésil, regroupées en coopératives et pratiquant le commerce équitable (voir le tableau).

Pourcentage de participation des femmes en fonction du secteur, au Brésil (2024)

  • Fleurs : 51 %
  • Raisins : 43 %
  • Tabac : 35 %
  • Maraîchers (légumes) : 29 %
  • Porc : 28 %
  • Oranges : 26 %
  • Café : 22 %
  • Pêche et aquaculture : 19 %
  • Foresterie : 19 %
  • Cacao : 16 %
  • Coton : 16 %
  • Soya : 14 %
  • Bovins : 12 %

Sources : Cepea-USP/Imaflora, Agrojor

Références pour approfondir le sujet

Forbes : femmes exceptionnelles du secteur agroalimentaire brésilien

Lire le dossier « Brésil, l'autre visage de la puissance agricole ».

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