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Chroniques / Pause-Pensée

Manger, c’est sérieux!

En feuilletant un magazine, je tombe sur un article parlant de la smart food (comme ils disent en France), qui est, semble-t-il, la nouvelle tendance. Tiens donc. De la nourriture intelligente! Après les téléphones et les montres, voici maintenant que la bouffe devient intelligente. Décidément, on n’arrête pas le progrès.

Dans cet article, il est question de produits d’alimentation fabriqués aux États-Unis et exportés en France. Je souris devant l’ironie de la chose : la bouffe made in USA côtoie maintenant les délicats produits de la haute gastronomie française. Vive la mondialisation! Je poursuis ma lecture.

La smart food prétend être un repas complet, destiné à apporter à l’organisme tous les nutriments dont il a besoin. Je bute cependant sur un passage qui me trouble. On y présente la « promesse clients » des fabricants de cette smart food : compresser votre heure de dîner pour vous libérer du temps. Et c’est simple comme bonjour. On vous propose un petit sachet de poudre que vous n’avez qu’à dissoudre dans de l’eau, et hop là, affaire réglée! Vous pouvez continuer votre travail.

J’y décode un message à peine subliminal : manger, c’est une perte de temps. Et ça nuit à mon efficacité.

Ciel! En sommes-nous rendus là? S’alimenter se résumerait-il donc, aujourd’hui, à faire le plein de carburant avant de poursuivre sa route? Quel raisonnement réducteur – voire quelque peu effrayant! Aurait-on déjà oublié que partager un repas en compagnie de sa famille, de ses amis, de son monde, c’est profondément ancré dans notre psyché collective d’humains? Et ce, depuis la nuit des temps!

On ne peut ignorer le caractère quasi sacré de l’acte de manger. C’est même un acte fondateur de notre humanité, un acte qui a fortement coloré notre nature sociale et qui a soudé les premières collaborations « homosapiennes ». On n’a qu’à imaginer l’époque de la chasse au mammouth. Il fallait se mettre à plusieurs pour gagner son repas, et après la chasse, il fallait bien, ensemble, gérer le stock de nourriture. Et puis il fallait l’apprêter, cette viande, et enfin la partager avec les siens. S’alimenter était naturellement une activité collective, du début à la fin.

Il y a donc tout un tissu social qui a commencé à se former autour de l’alimentation, et ce tissu social a pris au fil du temps une dimension culturelle, laquelle a créé des appartenances, des ancrages, des solidarités. Dès lors, on ne pouvait imaginer quelque célébration sans un certain partage de nourriture. D’ailleurs, l’alimentation a également servi de socle, plus tard, à l’élaboration des premières relations diplomatiques et marchandes : l’histoire nous rapporte, en effet, que c’est généralement autour d’un repas qu’étaient conclus les ententes, partenariats et accords commerciaux.

Aujourd’hui, même Santé Canada nous enjoint de prendre nos repas en bonne compagnie. En plus, on nous recommande de choisir les aliments les moins transformés possible. Alors, il me semble que c’est clair : pas question de se laisser abuser par de petits sachets de poudre.

Faisons confiance aux vrais agriculteurs, ceux qui sont dans les champs. Ceux qui occupent le territoire, qui prennent soin de la terre, qui vivent au rythme des saisons.

Ceux-là savent, depuis toujours, que la nature incarne l’intelligence suprême et qu’il serait insensé de vouloir la remplacer par une prétendue intelligence issue de laboratoires.

En octobre dernier, au congrès de l’Ordre des agronomes, on s’intéressait au consommateur et à ses attentes à l’endroit de l’agroalimentaire. J’ai retenu un mot clé, qui revenait sans cesse dans les exposés de nombreux conférenciers. Ce mot clé, c’est « authenticité ». À l’heure des fausses nouvelles, de l’assistante Siri et de tout le tralala soi-disant intelligent, je n’en suis pas étonnée.

Étrange époque que la nôtre.

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@lacoop.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop