La part du rêve
La chroniqueuse Colette Lebel explore le rêve collectif et la coopération, inspirée par Bregman, pour raviver l’optimisme et l’altruisme.
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Ruben Escamilla, directeur de projet chez SOCODEVI, évoquait récemment le grand potentiel de la coopération en Colombie, là où il est basé. Il disait que la coopération a cette capacité de « réveiller les gens pour qu’ils puissent rêver ensemble ». Ce petit bout de phrase m’a trotté dans la tête un bon moment. Je trouvais le paradoxe amusant : habituellement, on rêve quand on dort. Lui, il parlait de réveiller les gens pour qu’ils rêvent.
Mais il y avait plus encore. Ruben plaçait le rêve comme un premier pas, une première étape très concrète dans une démarche réfléchie. Je trouvais cela assez audacieux, car chez nous, le rêve est toujours un peu suspect. Si on dit que vous êtes un rêveur, on sous-entend généralement que vous n’êtes pas réaliste – avec un peu de condescendance, pour excuser votre naïveté. En fait, le réaliste, chez nous, c’est celui qui voit tous les problèmes qui risquent de vous tomber dessus. Ici, le pessimiste est souvent perçu comme un réaliste, et l’optimiste comme un rêveur. N’est-ce pas étrange?
Me considérant comme d’un naturel optimiste et ayant souvent passé pour naïve, je réfléchissais à tout cela, et voilà que je découvre Rutger Bregman.
Bregman est un jeune intellectuel néerlandais, qui fait déjà tout un tabac en Europe. En 2019, il a d’ailleurs été invité à prendre la parole au prestigieux Forum économique mondial de Davos. Selon lui, depuis les années 1970, nous sommes dans une ère où les économistes sont les principaux penseurs. Ils bénéficient d’une aura de grands spécialistes auxquels il faut s’en remettre pour guider nos destinées. Or, nous savons bien que leur très répandue et respectée « théorie du choix rationnel » repose sur la prémisse que l’homme n’est qu’un égoïste qui cherche à maximiser son propre intérêt.
Ainsi, depuis une cinquantaine d’années, nous nous abreuvons tous, malgré nous, de cette sombre conception de l’homme. La prémisse, posée comme hypothèse à l’origine, est passée au rang de croyance : nous serions tous exclusivement motivés par le souci de notre seule petite personne. Voilà qui expliquerait, pour Bregman, le pessimisme ambiant.
Dans son livre Humanité : Une histoire optimiste, Bregman déconstruit de façon magistrale cette prémisse de l’homme égoïste. Sa formation d’historien lui permet d’illustrer par de nombreux exemples solidement documentés, allant depuis l’émergence de l’Homo sapiens jusqu’à nos jours, la propension naturelle de l’homme à l’altruisme et à la coopération. Voilà un livre qui, à mon sens, devrait faire partie du curriculum obligatoire de tout cégépien. Car il donne foi en l’humanité.
Bregman n’est pas naïf : il sait bien que l’homme est capable d’atrocités. Mais il maintient que nous avons, d’instinct, une aversion pour la violence et la compétition, et que c’est généralement par conformisme que nous nous y adonnons. Autrement dit, l’homme a tellement besoin d’appartenance que, si c’est le prix à payer pour se faire accepter par le groupe auquel il s’identifie, il trouvera la force de surmonter cette aversion naturelle. Bref, on trouve dans Humanité une fine analyse de la nature humaine et une captivante réflexion sur l’avenir du monde.
Si nous reconnaissons que nous sommes tous interconnectés, que notre environnement a une influence sur nous et vice-versa, alors il nous faut comprendre que le regard que nous posons sur notre milieu… le modifie! Comme le dit Bregman : « Il y a des choses qui sont vraies. Et il y a des choses qui ont le potentiel de devenir vraies si on y croit. » C’est donc en changeant notre représentation du monde, en l’appréciant comme un lieu de coévolution, que nous libérons notre capacité à améliorer les choses, à prendre en main notre destinée.
Rêver ensemble. Ruben avait parfaitement raison. La coopération est un véhicule de choix pour construire le monde tel que nous le désirons. Car ceux et celles qui coopèrent ont choisi la bonne posture : celle qui est basée sur l’altruisme, celle qui croit au côté lumineux de l’humanité.
Cet article est paru dans le Coopérateur d'avril 2021.