Mieux agir pour les générations d’aujourd’hui et de demain

Jérôme Dupras, professeur au Département des sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et chercheur à l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT), figurait parmi les conférenciers de la rencontre annuelle des experts-conseils de Sollio Agriculture au Centre de congrès de Saint-Hyacinthe, le 13 septembre dernier.

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Témoignage et entrevue
Sollio Agriculture
Trois mains et une planète transparente

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Guy Litalien

Conseiller principal en Responsabilité d’entreprise et affaires publiques chez Agiska Coopérative

Lors de sa conférence, Jérôme Dupras a parlé d’agriculture et d’économie durables et il a par la suite accepté notre invitation de préciser sa pensée sur quelques enjeux environnementaux impliquant le secteur agricole.

Guy Litalien : Les conclusions des experts sont sans équivoque : il est minuit moins une pour limiter le réchauffement planétaire. Selon vous qui êtes expert scientifique, comment les producteurs agricoles peuvent-ils contribuer à l’effort collectif de réduction des gaz à effet de serre?

Jérôme Dupras : D’abord, c’est une nouvelle réalité que celle des changements climatiques, on le voit de plus en plus, c’est dans notre actualité et il s’agit d’un consensus scientifique inébranlable. Nous sommes affectés dans tous les secteurs, dans tous les pays. On a vu bien malheureusement en agriculture cet été, des événements extrêmes qui deviendront de plus en plus fréquents et intenses. Voici quelques paramètres à considérer :

  • Lutter contre les changements climatiques en essayant de fournir des efforts à sa mesure;
  • Appuyer les stratégies, les solutions et les initiatives dans le monde agricole comme Agriclimat (une démarche initiée par les producteurs et productrices agricoles du Québec dans le but de mieux comprendre les effets des changements climatiques en agriculture et de mettre en œuvre les meilleurs moyens pour y faire face);
  • Favoriser le soutien et les subventions gouvernementales qui permettent de s’engager dans la lutte aux changements climatiques avec plusieurs solutions.

Il faut aussi regarder les stratégies d’adaptation, c’est-à-dire comment on peut structurer notre entreprise agricole pour être plus résilients face aux nouvelles réalités, celles des épisodes climatiques. Pour le réseau coopératif agricole comme les gouvernements, c’est de mettre en place des plans et des programmes pour soutenir les personnes et les entreprises les plus vulnérables à ces enjeux ou celles qui en subiront les impacts dans le futur.

Cette mise en place d’initiatives, de programmes et de soutien aux agriculteurs, est-ce bien amorcé au Québec?

Au Québec, il y a de très bonnes initiatives, beaucoup d’idées et de projets pilotes. Cependant, l’agriculture figure parmi les parents pauvres dans la lutte et l’adaptation aux changements climatiques. Les budgets ne sont pas conséquents à l’ampleur des efforts attendus. Il existe des plans verts, de bonnes pistes pour les initiatives sont lancées, mais les enveloppes budgétaires gouvernementales ne sont pas disponibles pour réaliser les changements systémiques en agriculture.

Pour l’instant, de grands chantiers sont amorcés au Québec, dont le principal est l’électrification des transports, avec la vallée de la batterie et le réseau de bornes électriques. En clair, on a choisi le sentier de la mobilité puisque c’est la principale source d’émissions de gaz à effet de serre au Québec. Il s’agit d’un choix logique et il faudra également regarder du côté industriel, notamment celui de la production lourde. Néanmoins, il ne faudra pas négliger les autres secteurs qui ont leur contribution au profil d’émissions des gaz à effet de serre comme le secteur agricole, lequel représente un peu moins de 10 % des émissions de GES.

Pour remplacer le recours aux énergies fossiles, la biométhanisation des résidus agricoles est-elle une option porteuse pour diminuer l’impact carbone?

Oui, c’est très porteur. L’idée d’une transition énergétique, c’est d’avoir une diversité d’options et, à mon avis, la clé est de créer des réseaux locaux plutôt que de miser sur d’importantes infrastructures de transport qui risquent de nuire à la réelle portée des initiatives en place. Donc des réseaux plus locaux, des circuits courts qui permettent de diminuer les émissions à la source avec la biométhanisation.

La biométhanisation fait partie d’un cocktail d’options nous permettant d’aller vers des énergies vertes. Elle est une solution intérimaire qui fait partie d’une transition et qui doit être bien gérée. Nous avons la chance d’avoir l’hydroélectricité au Québec, laquelle n’est pas une source sans fin. C’est pourquoi il est important de développer de nouveaux chantiers d’énergie verte comme le solaire et l’éolien. Sans écarter l’analyse de la filière nucléaire, il demeure que la charge technique et financière pour s’engager dans cette filière nous amène à court terme à ne pas la considérer comme la plus probante.

Y a-t-il d’autres angles à privilégier et qui mériteraient d’être considérés par les producteurs agricoles comme acteurs de changement? 

Oui, il s’agit de la biodiversité. Les producteurs agricoles ont un lien direct au territoire, ils travaillent des terres, donc ils ont la possibilité d’intervenir. Il y a des gains facilement atteignables dans le milieu agricole. Parmi les gains faciles à atteindre, il y a les zones agricoles non cultivables, des endroits où techniquement on ne peut pas faire d’agriculture. Pour l’agriculteur, la première optique de sensibilisation, c’est de cibler ces espaces, puis de déterminer le rôle qu’il veut jouer en dédiant cette zone à la biodiversité, ce qui peut se faire en collaboration avec d’autres acteurs impliqués en biodiversité.

À cela, j’ajouterais l’utilisation de produits en ciblant des intrants qui sont plus doux pour la biodiversité. D’ailleurs, la diminution de certains produits comme les pesticides figure parmi les cibles du cadre mondial de la biodiversité. En somme, c’est de voir comment on peut restaurer écologiquement les terres, mais aussi ne pas nuire à l’environnement par l’utilisation de différents intrants.

Y a-t-il un endroit sur la planète où l’on pratique une agriculture inspirante pour l’agriculture durable?

En Europe, la politique agricole commune soutient de belles initiatives. Aux Pays-Bas, on retrouve une façon de structurer les champs avec des mécanismes de rétribution pour des services écologiques qui sont très inspirants. Il n’y a pas un endroit où tout est parfait, mais on y retrouve de bons coups. D’ailleurs, ici, au Québec, nous sommes les champions de l’agriculture urbaine au monde, on nous consulte pour la culture en serre et la culture sur les toits. Ici comme ailleurs, il y a de bons coups, mais aussi des choses à améliorer.

Accélérer les technologies sobres en carbone, ça veut dire quoi pour le secteur agricole?

D’abord, pour protéger les écosystèmes et les amener à séquestrer le carbone, un des plus grands potentiels est dans le milieu agricole. Ça commence avec ce qu’on appelle les solutions nature. C’est l’utilisation des écosystèmes et du végétal pour séquestrer et stocker le carbone. Des chercheurs ont identifié le potentiel du milieu agricole québécois. On évalue le potentiel à 50 millions de tonnes, notamment avec les espaces agricoles non cultivables qu’on peut restructurer avant d’y planter certains végétaux. Il y a aussi les cultures de couverture, les cultures intercalaires, le reboisement de bandes riveraines. Ce sont des pratiques agroenvironnementales qui possèdent une foule de bénéfices et, parmi ceux-ci, l’on retrouve la capture du carbone.

En terminant, que souhaitez-vous comme prise de conscience pour les générations d’aujourd’hui et celles de demain?

Reconsidérer la relation entre les êtres humains et la nature. Se rappeler que ce que l’on boit, ce que l’on mange et l’environnement dans lequel on vit contribuent aussi à la santé humaine. Prendre conscience de la fragilité de la nature, de sa beauté, d’à quel point on a un impact sur elle. Aussi, se demander quelle est notre responsabilité pour changer cette relation, car malheureusement, depuis un siècle et demi, en Occident, nous détruisons la nature et aujourd’hui, cela se retourne contre nous.

C’est pourquoi j’accorde de l’importance à la sensibilisation et à la pédagogie, comme la rencontre avec les experts-conseils en agriculture de votre grand réseau coopératif, et au fait de le faire de façon transparente sans faire la morale, afin d’en discuter ensemble pour mieux agir pour les générations d’aujourd’hui et celles de demain : nos enfants.

Merci de votre participation!

Pensez à votre dernière grande décision d'affaires et posez-vous une seule question.

Vrai ou faux : j'ai tenu compte de ce que ça demande humainement, pour moi, pour mon couple, pour mon équipe, pour ma famille. Pas financièrement. Humainement.

 

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