Semer malgré tout
Chronique de Renaud Péloquin sur l’espoir en agriculture, chaque fois renouvelé par la germination des cultures.
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C’est toute une sensation quand on voit apparaître les plants qu’on a soi-même semés. Peu importe les années, ce moment-là garde toujours quelque chose de magique. C’est un mélange de fierté, de soulagement… et surtout d’espoir. Quand l’uniformité du champ se révèle, le rêve repart : celui d’une récolte parfaite, ou de voir la vie reprendre là où elle avait ralenti. Dans le cas des intercalaires et des cultures de couverture, c’est l’espoir d’une amélioration de nos sols, d’un enracinement plus profond, d’une terre un peu plus vivante qu’avant. Cette étincelle-là, c’est notre drogue à nous, les passionnés de champs.
Je pourrais dire la même chose pour ceux qui élèvent des vaches. Quand une bête obtient une cote « excellente » à la classification, c’est le même frisson : celui de voir le résultat concret d’années de travail et de patience. Ce petit moment où tout semble aligné, où le travail porte ses fruits, c’est là que l’espoir reprend vie.
Avant, on vivait ce sentiment une seule fois par année. Aujourd’hui, c’est deux, parfois trois. Parce qu’on sème maintenant de mai jusqu’à octobre : intercalaires, cultures de couverture, céréales d’automne… Chaque semis devient une nouvelle occasion d’y croire. Une façon de recommencer, d’ajuster nos façons de faire, d’espérer un résultat un peu mieux que la dernière fois. Ce rythme diversifié nous rappelle qu’il n’y a jamais de fin en agriculture, juste des transitions, des chances de recommencer autrement.
Mais semer plus souvent, c’est aussi mitiger les risques et mieux répartir le temps. Avec les saisons qui se bousculent et les fenêtres de semis qui raccourcissent, chaque occasion de semer devient précieuse. Le fait d’implanter des blés d’automne, par exemple, me permet d’avoir près de 20 % de mes terres déjà ensemencées avant même que le printemps ne commence. Semaines risque et un stress de moins, une façon d’équilibrer les efforts et de réduire la pression sur les semaines où tout se joue.
Cette évolution nous a aussi forcés à changer nos façons de faire : moins de travaux du sol à l’automne, mais davantage de désherbage au printemps. C’est une adaptation continue qui demande de trouver le juste équilibre entre l’espoir de mieux faire et le risque de s’y perdre. Il faut bien comprendre chaque démarche avant de la multiplier. Pas seulement parce qu’une subvention nous pousse à l’adopter, mais parce qu’on y croit. Les aides sont précieuses, mais elles devraient surtout nous donner confiance pour avancer à notre rythme, pas nous imposer des façons de faire qui nous rendent plus nerveux que convaincus.
Je pense, par exemple, à la technique de semer du trèfle en intercalaire dans le blé. C’est une idée très bénéfique pour le sol, mais je ne suis pas encore à l’aise avec le contrôle au printemps. Je préfère utiliser un mélange du type pois fourrager, féverole, sarrasin et une céréale d’automne où je sais que je pourrai bien gérer le désherbage même s’il est encore vivant au printemps. Ce n’est pas un recul, c’est une façon de rester en équilibre.
Mieux vaut faire un petit pas qu’on comprend bien qu’un grand saut qui nous fait perdre confiance. L’espoir, ce n’est pas quelque chose de parfait ni de poétique. C’est juste cette envie de continuer, même quand on doute un peu, parce qu’on sent qu’on avance dans la bonne direction.
Semer malgré tout, c’est ça : continuer d’y croire, même quand la météo nous ébranle ou que la fatigue s’installe. C’est comprendre que l’équilibre n’est pas un point fixe, mais un ajustement constant entre nos efforts et ceux de la nature. Et c’est souvent au moment où les premiers plants percent le sol qu’on le retrouve : cet équilibre fragile, mais bien réel, qu’on appelle tout simplement… l’espoir.
Cette chronique est parue dans le Coopérateur de janvier-février 2026.