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L’éleveur Yvan Bastien, au cœur de la tempête laitière

Photo : Yvan Bastien gère la Ferme Géobastien avec Mélissa Lagacé, une gestion par texto ou à une distance de deux mètres.

Saint-Anne des Plaines. Le 3 avril 2020 restera marqué à jamais dans la mémoire d’Yvan Bastien. « J’ai appelé les gars pour qu’ils jettent leur lait au lieu de l’envoyer à l’usine de transformation », explique l’éleveur qui est membre du conseil d’administration des Producteurs de lait du Québec (PLQ). Puis, à son tour, il jette 3000 litres du précieux liquide dans sa fosse à fumier.

Aux PLQ, comme dans le reste du Canada, on tente d’ajuster le robinet du cheptel laitier de la province au bouleversement du marché provoqué par la COVID-19. À l’annonce du « Grand Confinement » deux semaines plus tôt, les Québécois se sont rués dans les supermarchés pour vider les étals de papier de toilette et de lait de consommation.

Confinés à la maison, les écoliers boivent comme des veaux, mais leurs parents ne mettent plus de yogourt dans leur lunch, parce que les écoles sont fermées. Même sort pour les pizzerias et les poutineries.

« Je ne pensais jamais que le fromage en grains et la mozzarella étaient aussi importants », raconte l’éleveur. À eux seuls, les fromages représentent plus de 40 % du marché des HRI au pays (hôtels, restaurants, institutions). Mais ce marché prédominant a planté. 

Jeter ou donner du lait? Telle est la question. Lorsque Saputo s’offre pour transformer 2 millions de litres de lait, « on a dit oui sans débattre très longtemps pour l’offrir à d’autres transformateurs », dit Yvan Bastien.

Collectivement, les éleveurs québécois ont jeté 9 millions de litres sur une période de trois semaines et 4 millions de litres ont été dirigés vers les banques alimentaires. Cela représente 6 % du volume de la production.

 

bastien camionneur

Photo : Le camionneur de lait François Simoneau récolte 37 000 litres de lait sur 10 fermes, en augmentant les précautions sanitaires nécessaires, dont la désinfection de son camion.

 

Couper le robinet à la ferme

Dès le début de la crise, Yvan Bastien réduit son troupeau de 47 vaches à 41 vaches en production, et il coupe les suppléments dans l’alimentation. Malgré cela, il est obligé de lester de petits volumes de lait, comme de nombreux producteurs, pour éviter de payer des pénalités de production hors quota appelées « tolérances ». Quant au projet de passer d’un quota de 65 kg de matière grasse à 70 kg de matière grasse, il est mis sur la glace. Le comité qui gère les quotas des cinq provinces (P5) a annoncé une coupure de 2 % au premier mai.

« La COVID19 provoque une grande variation de prix et la prochaine paye va faire mal! » prévient Yvan Bastien. Ce dernier calcule une perte de revenu d’environ 10 000 $ pour le mois de mai dû à la coupure de quota et à la toute récente baisse de 7 $ du prix de l’hectolitre de lait.

 

bastien lait

Photo : Camionneur de lait, inséminateur, livreur de suppléments, les visiteurs et les contacts sont limités à la ferme pour stopper la COVID-19.

 

La vie en confinement

La COVID-19 a transformé la vie à la ferme. On croise de loin le camionneur de lait et on désinfecte la laiterie avant et après sa venue. « Le camionneur, c’est le point faible d’une possible transmission du virus de la ferme à l’usine », souligne Yvan Bastien.

L’éleveur communique par texto ou garde une distance de deux mètres dans l’étable avec Mélissa Lagacé. La jeune femme d’une trentaine d’années, détentrice d’un DEP en production laitière, gère en grande partie son troupeau.

La vie familiale est aussi chamboulée. La mère d’Yvan Bastien, 77 ans, marche comme une ombre de sa maison située à 500 mètres de l’étable pour venir chercher sa pinte de lait frais, sans voir personne. Son fils lui laisse l’épicerie à la porte du garage, pour éviter toute contamination.

Yvan Bastien a aussi une autre raison pour laquelle le 3 avril 2020 restera marqué dans sa mémoire. Pendant qu’il gère la crise à la ferme et aux PLC, la COVID-19 bouleverse aussi son couple. Sa conjointe, Annie Bourdelais, apprend presque en même temps que son père, âgé de 79 ans, est décédé dans un hôpital de Montréal.

« Je n’ai pas pu aller le voir. Il devait être transféré dans un CHSLD. Heureusement, il est mort avant. Mais je ne sais pas quand on va pouvoir l’enterrer », dit-elle avec un trémolo dans la voix.

C’est que, malgré les annonces officielles, personne ne sait quand les Québécois pourront réellement reprendre une vie post-pandémie ni à quoi elle ressemblera.

Nicolas Mesly

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques. 

nicolas@nicolasmesly.com

QUI EST NICOLAS MESLY
Agronome de formation, il a débuté sa carrière en journalisme agricole avant de devenir attaché de presse et assistant spécial du ministre de l’Agriculture du Canada. Nicolas est retourné au journalisme après avoir été secrétaire commercial à l'ambassade canadienne au Venezuela. Globe-trotter, sa spécialité est de cerner les grands enjeux agroalimentaires et écologiques.