Une (relève laitière) c’est bien, deux c’est mieux!
Mario Lefebvre et Denise Joyal de Ferme Bois Mou ont été clairvoyants en mettant en place les conditions d’établissement de leurs filles!
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Au départ, c’était Patricia, l’aînée, qui avait montré de l’intérêt envers la ferme de Saint-Félix-de-Kingsey, mais elle s’est d’abord exilée au Collège Macdonald, à Sainte-Anne-de-Bellevue. Pas de trains soir et matin : elle voulait vivre pleinement sa vie étudiante et apprendre l’anglais une fois pour toutes. Elle en est ressortie, diplôme en poche, en 2015, avant de s’exiler plus à l’ouest pour six mois de travail dans une grande ferme laitière – stabulation libre et salle de traite – qui n’avait rien à voir avec la ferme familiale de l’époque – stabulation entravée et traite conventionnelle. Son séjour à Airdrie, près de Calgary, lui a permis de prendre des initiatives et de développer sa débrouillardise.
Kathy, quatre ans plus jeune, s’est inscrite à l’ITAQ en productions animales avec l’idée d’œuvrer comme conseillère dans une entreprise ou une organisation. Durant ses études, elle a fait un stage d’été à la même ferme albertaine où travaillait sa sœur, a travaillé dans le réseau coopératif et chez Holstein Québec. Son diplôme au mur, elle a travaillé un an chez le voisin producteur laitier avant que surgisse un moment clé : redevenue célibataire, Patricia se rend compte que reprendre la ferme à elle seule ne serait pas du gâteau, même si un travailleur guatémaltèque apporte son aide. En décembre 2020, chassé-croisé : l’ouvrier agricole prend le chemin du voisin et Kathy revient à la ferme familiale! La même année, elle obtient un diplôme d’études professionnelles en comptabilité.
Devinez qui fait la comptabilité de la Ferme Bois Mou?
Moduler l’entreprise
C’est souvent une pierre d’achoppement : la ferme n’est pas assez grande ou a trop d’ampleur pour son nombre d’intéressés. Les Lefebvre? Ils ont toujours eu cette sagacité d’une croissance en adéquation avec les forces vives, les souhaits, les aptitudes. « Mon père Robert m’a bien installé comme relève », relate Mario Lefebvre, qui a fait un copié-collé avec ses filles. Avant leur arrivée à la ferme, la manutention des petites balles de foin a été éliminée et les trayeuses roulaient sur rails.
Ce n’est pas tout : quand une parcelle de 121 ha a été mise en vente en 2009 – à un prix de 6200 $ l’hectare! –, Mario et Denise n’ont pas hésité à doubler la superficie cultivable. « Une décision stratégique pour la relève », justifie Mario. En 2017, quand seule Patricia œuvrait à la ferme, une autre terre de 67 ha est apparue sur le marché. Le couple a alors fait l’impensable : vendre 30 kg de quota laitier pour acquérir cette terre inespérée et y construire une porcherie pour générer du fertilisant organique et diversifier les revenus avec du porc biologique élevé sur litière. C’était logique : l’ensemble des 78 places de l’étable, à l’époque, étaient occupées pour produire un quota de 106 kg/jour. « On estimait que les revenus de 2,1 lots de 1500 porcs par année équivalaient aux revenus de ces 30 kg, en plus de réduire la charge de travail de produire ce lait », expose Mario.
Il y a aussi 1991, année où, après l’incendie de la vacherie, on a rebâti l’étable aux normes de l’époque. Elle a rendu de fiers services jusqu’à aujourd’hui, convertie pour loger notamment des veaux alimentés à la louve. Et encore, en 2020, quand deux vieux silos manquaient de capacité, on en a refait un plus gros en le plaçant au milieu de la cour, relié par un étrange convoyeur de 23 m (75 pi) de longueur… C’est qu’on avait déjà en tête, chez les parents comme chez leurs filles, d’ériger un nouveau temple à la gloire des vaches sacrées kingséennes, autrement dit… une nouvelle étable!
Visite d’étable
Ce topo ne serait pas complet sans aller fouler le plancher des vaches. « Notre étable, on l’aime bien! » avoue candidement Kathy. L’inauguration était initialement prévue en 2025, mais a été devancée en 2024, car les quatre actionnaires avaient reçu le certificat d’autorisation en décembre 2022. L’entrepreneur général et les fournisseurs leur ont confirmé qu’ils pouvaient réaliser leur étable de rêve dès 2023. On produit maintenant 114 kg/j de quota avec 60 vaches, dans une étable conçue pour en accueillir 85.
La structure d’abord : une ossature de bois lamellé-collé avec un faîte fenestré baigne l’intérieur d’une prodigieuse lumière naturelle. Les larges poutres, qui ont séquestré bien du carbone, sont espacées aux sept mètres (24 pi). Elles sont assises sur des montants métalliques – une structure simple assemblée rapidement, car 16 vaches en lactation ont dû être traites dans l’étable à taures reliée à la laiterie par un lactoduc temporaire pendant la construction du projet. « Il fallait que ça aille vite! » admet Mario. Le coût? Il était à peine supérieur de 60 000 $ par rapport à une construction tout en bois ou tout en acier.
Au bout de l’immeuble, on trouve, côte à côte, deux robots de traite rouges. Des barrières entre les robots et à la sortie du second permettent de trier les vaches qui ont besoin d’être traites. D’un côté du bâtiment se trouve une mangeoire gérée de manière automatisée. Gare aux étourdis! Un gros robot d’alimentation Lely Vector y circule promptement toutes les 30 minutes pour lire la hauteur de la ration et la repousser. Il distribue ensuite, huit fois par jour en moyenne, une ration d’aliments frais fabriquée à coup de 450 kg.
« Ça nous permet de gagner deux heures de travail par jour », explique Kathy. « On ne s’en passerait plus », assure Mario. « C’était une solution intéressante à une limitation de courant électrique, poursuit Patricia. Avec l’ancien mélangeur, qui sert maintenant à hacher du foin, il aurait fallu une entrée électrique pour accommoder un moteur de 50 forces. » Et la fiabilité? Les Lefebvre peuvent être des semaines sans recevoir d’alarmes. À 6 h et à 16 h, il faut toutefois s’assurer que la mangeoire est bien garnie, car c’est le moment où la cloche sonne. La cloche?
Ding et dong
Deux fois par jour, on remue la litière compostée avec un tracteur et une herse pour l’oxygéner. Les vaches ont été entraînées en sonnant une cloche que Mario agite en se promenant dans l’enclos – pas besoin de déguisement de vache à la Ding et Dong! Auparavant, on isolait les bêtes avec des barrières basculantes. Le réflexe est maintenant conditionné : démarrage du tracteur, toutes les belles à la mangeoire!
Une fois par mois l’été, deux fois par semaine l’hiver, on ajoute des copeaux pour rafraîchir la litière – copeaux de bois franc, pas de bois mou –, une dépense annuelle de 35 000 $. On vide la litière au printemps et à l’automne en laissant le quart du compost en place pour inoculer la nouvelle matière. Ce mode de logement a permis d’éviter la construction d’une nouvelle fosse. Si jamais on voulait installer trois rangées de logettes, la largeur de l’étable a été conçue en conséquence.
Ferme familiale, famille agricole
En 2015, la famille Lefebvre a été élue famille agricole de l’année par la Fondation de la famille agricole. La fratrie de Mario est largement impliquée en agriculture tout comme Patricia et Kathy, mais aussi leur sœur Molyka, qui exploite avec son copain une ferme laitière à Saint-Charles-de-Bellechasse.
Mais il y a plus, et ce sera écrit dans ce magazine : s’il faut en croire la maman Kathy, la ferme sera en bonne position pour accueillir une sixième génération en Édouard, deux ans, pressenti comme mécanicien, et Zach, un an, vétérinaire en devenir!
Ce reportage est paru dans le Coopérateur d'avril 2026.