Les défis de la relève agricole

Faire partie de la relève en agriculture a toujours comporté sa part de défis. Voici les enjeux actuels selon trois experts.

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Témoignage et entrevue
Relève
Ferme MB Pelletier vue des airs

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Céline Normandin

Journaliste

Détentrice d’une maîtrise en science politique, Céline est pigiste pour le Coopérateur. Elle se retrouve aujourd’hui à couvrir le secteur agroalimentaire puisqu’elle a grandi sur une ferme laitière.

La Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) a dévoilé en septembre 2025 sa plateforme de revendications. On y retrouve des demandes traditionnelles et nouvelles, comme réduire la spéculation foncière pour les terres en zones agricoles ou adapter les programmes destinés à la relève. Les revendications trouvent-elles un écho chez les experts, ou croient-ils qu’il faut s’attarder à d’autres éléments qui préoccupent la relève?

Nous avons interrogé trois experts : Fanny Lepage, professeure en gestion et gouvernance des entreprises agricoles et agroalimentaires à l’Université Laval, Marie-Élise Samson, agronome et professeure en science du sol à l’Université Laval, et Denis Boies, directeur adjoint à l’Institut de technologie agroalimentaire du Québec (ITAQ), campus La Pocatière. Voici ce qu’ils avaient à nous dire.

L’accès à la terre

Le prix des terres augmente sans cesse au Québec, comme partout ailleurs au Canada. En 2024, la valeur moyenne d’une terre est de 21 567 $/ha, une augmentation de 12,5 % par rapport à 2023, selon La Financière agricole du Québec (FADQ).

La difficulté d’accéder aux terres a fait apparaître un autre phénomène. La location des terres augmente au Québec et les terres louées représentent 20 % des terres exploitées. Cette proportion est moindre que le 40 % en moyenne pour le reste du Canada, mais n’est pas sans conséquence, rappelle Marie-Élise Samson. « C’est clair que la personne qui loue a moins envie de poser des gestes concrets pour préserver ou améliorer la qualité de son sol. Or, à long terme, il peut y avoir des impacts importants sur la productivité et la rentabilité. » Cette dynamique aura un impact pour les générations futures en plus des problèmes d’érosion ou de compaction et des changements climatiques.

Fanny Lepage aimerait qu’on donne une chance aux incubateurs agricoles qui sont une voie pour l’accès à l’agriculture. « Ça nous prend des outils diversifiés, que ce soit pour la création d’entreprises, le transfert apparenté et non apparenté. »

L’attractivité du secteur

Les longues heures de travail, les difficultés à concilier travail et famille et le stress financier sont courants pour la relève. En plus d’inciter des relèves potentielles à se tourner vers des métiers moins exigeants, la réputation que traîne l’agriculture agit comme un repoussoir pour l’ensemble des jeunes. « Il y a une faible attractivité et un certain manque de reconnaissance. L’agriculture n’est pas connue et reconnue », affirme Fanny Lepage qui note que la valorisation de l’agriculture est meilleure dans certains pays européens.

Il s’agit aussi d’un enjeu démographique. Même si le taux de renouvellement au Québec est meilleur qu’au Canada (la moyenne nationale comprenant aussi le Québec), 22 590 agriculteurs québécois avaient un âge moyen supérieur à 54 ans en 2021, rappelle-t-elle.

Marie-Élise Samson voit également le nombre d’étudiants en agronomie diminuer d’année en année, ce qui compromet l’accompagnement en agriculture.

Un soutien important, sous-utilisé et rigide

La relève a accès à une panoplie de programmes. La FADQ a fait des efforts dans les dernières années pour s’adapter, et différents organismes offrent également du soutien, indique Denis Boies. Ces aides demeurent toutefois sous-utilisées, peut-être par méconnaissance.

Les programmes pèchent par manque de souplesse, ajoute Fanny Lepage. « Le but des politiques est d’avoir des objectifs très précis, comme subvenir à l’établissement ou à la formation, mais elles interviennent dans un contexte où d’autres variables sont en jeu, comme la valeur des terres. » Elle juge que la relève dispose d’un bon système d’accompagnement, mais que des modalités pourraient être modulées selon les défis à relever.

Denis Boies prône des solutions initiées par les agriculteurs comme la mise en commun de biens, par exemple les coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA).

Méconnaissance de la gestion

Les temps sont durs : hausse du prix des terres, inflation galopante des intrants, de la machinerie et des salaires, avec, pour couronner le tout, des taux d’intérêt élevés. Pourtant, les jeunes ont rarement conscience de leurs coûts de production, de leur trésorerie ou de leur délai de récupération, déplore Denis Boies. « Ils sont souvent accaparés par l’aspect production. Certains jeunes veulent tout faire et, dix ans plus tard, ils quittent le secteur, épuisés », dit celui qui est juge au concours de l’Ordre national du mérite agricole (ONMA) depuis plusieurs années. Il note que dans les meilleures entreprises, la gestion est confiée à un professionnel. « Il faut arrêter de penser qu’on peut uniquement s’occuper du budget de son entreprise une fois par année. »

Les entreprises gagneraient aussi à élaborer un plan stratégique basé sur les valeurs qui les motivent afin de se fixer des objectifs pour les prochaines années. Il recommande également d’explorer les systèmes de mise en marché collective plutôt qu’individuelle.

La formation

La relève agricole est de plus en plus formée et c’est tant mieux, relèvent nos experts. Selon le plus récent portrait de la relève, ils sont 80 % à détenir une formation collégiale et 37 %, une formation universitaire. Il s’agit d’un atout indéniable, selon Marie-Élise Samson. « Cela leur ouvre des horizons sur des problèmes auxquels ils ne sont pas confrontés à la ferme. Ils apprennent à se poser des questions et à trouver les ressources pour y répondre. Ils développent d’autres compétences et un réseau. »

Dans les moments difficiles, la formation leur permet de puiser dans les connaissances acquises et accentue le réflexe de chercher de l’aide et de s’entourer, selon Denis Boies. « Les groupes-conseils sont maintenant multidisciplinaires et ont les connaissances pour aider la relève. »

Et tout le reste

Parler de relève revient à parler des valeurs et de l’humain au centre de tout projet.

« L’agriculture est hétérogène et il faut accepter que certains décident de la quitter, comme cela se passe dans d’autres secteurs économiques », déclare Fanny Lepage. Elle déplore cependant le manque d’outils au Québec pour les cédants qui se dirigent vers la retraite.

Denis Boies constate qu’une réflexion est de mise sur le fonctionnement des entreprises agricoles. « Il faudrait repenser les structures dans certains secteurs et explorer des solutions comme les coopératives de travailleurs. Il faut sortir des sentiers battus et réfléchir différemment pour résoudre des problèmes comme le manque de main-d’œuvre. »

Cet article est paru dans le Coopérateur de novembre-décembre 2025.

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