Afficher ses couleurs, en toute liberté!
Depuis des décennies, la communauté LGBT1 travaille à s’intégrer de plus en plus dans tous les milieux de la société québécoise. À coup de mouvements sociaux et de revendications, différentes organisations munies de courage et de persévérance se sont formées pour lutter contre les abus, la violence et les inégalités dont sont souvent victimes les hommes et les femmes qui s’affichent comme membres de cette communauté.
Auteurs de contenu
Minces sont les chances de retrouver Luka au milieu d’une manifestation pour les droits des homosexuels. Vous ne le croiserez probablement pas non plus dans un comité LGBT ni au défilé de la Fierté gaie de Montréal, tout bien vêtu des couleurs de l’arc-en-ciel. C’est à Notre-Dame-du-Sacré-Cœur-d ’Issoudun, dans la région de Chaudière-Appalaches (où la vie ne manque pas de couleurs, d’ailleurs), que vous risquez de l’apercevoir, s’occupant de ses vaches et prenant soin de ses champs. Ce n’est peut-être pas sa fibre militante qui l’a aidé dans son parcours un peu particulier, mais plutôt son amour pour son mode de vie et tout le respect qu’il a de lui-même.
La Ferme des pignons bleus
C’est dans les années 1950 que son grand-père, Irénée, et sa grand-mère, Lucienne, ont démarré leur entreprise agricole. Le petit garage que l’on trouve sur le terrain juste à côté de la maison, qui est aujourd’hui dans l’ombre de la grande étable de la Ferme des pignons bleus, logeait seulement huit vaches, qu’Irénée Croteau trayait à la main. Puis, lorsqu’il a fondé sa famille, il s’est mis à préparer la ferme pour la relève. Il a lui-même bûché son bois et construit son étable, qui pouvait désormais accueillir une quarantaine de sujets.
Parmi les six enfants du couple, c’est Alain, père de Luka, qui a décidé de reprendre officiellement la ferme, en 1984. Les choses se sont bien passées pour lui, et la passion pour l’agriculture que lui avait transmise son père lui a donné envie de faire grandir l’exploitation à son tour. Avec sa femme, Nancy (commis comptable de profession), Alain a opté pour la stabulation libre en 1999. « Mes parents se faisaient presque traiter de fous, explique Luka. C’était un gros projet pour le début des années 2000, parce qu’on ne voyait pas ça beaucoup à l’époque. Mais mon père a toujours été visionnaire. Il voulait plus de confort pour ses vaches, être bien dans son travail et voir son entreprise grandir. »
Les parents de Luka ont ensuite acheté du quota pour augmenter le nombre de vaches et ils ont fait construire une salle de traite. En 2016, ils ont allongé l’étable pour pouvoir loger leurs 215 têtes.
Depuis qu’il était tout petit, Luka suivait son père partout dans la ferme. « Mon père ne m’a jamais forcé à aimer l’agriculture, affirme un Luka visiblement passionné. Il m’a toujours laissé le choix, en me disant que le monde était plein de possibilités. Mais pour moi, tout était clair depuis le début. Je voulais vivre à la ferme, je voulais faire prospérer à mon tour notre entreprise. » Il poursuit : « Qu’est-ce que j’aime de l’agriculture? C’est la vie chez soi, c’est faire les choses à sa manière, c’est travailler dans les champs en regardant le coucher de soleil au loin, c’est le contact avec les animaux. »
La Ferme des pignons bleus excelle particulièrement en cultures. Elle est autosuffisante pour l’ensilage de foin et de maïs ainsi que pour le foin sec destiné aux animaux de remplacement et aux vaches taries. « Avec les mêmes terres qu’avant, on a un troupeau deux fois plus gros, alors on n’a pas d’autre choix que d’être performants, dit Luka. On fait environ 8,7 tonnes de matière sèche à l’hectare. »
Luka est aussi passionné de génétique. En 2013, il est allé, avec sa mère, acheter sa première génisse à Victoriaville. La belle Paradise a été nommée Grande Championne à l’exposition locale et à l’Expo de Lotbinière, dans la catégorie Jeunes éleveurs. Luka s’est même rendu à Toronto avec elle! « C’est toujours de belles expériences. Il n’y a rien de plus amusant que d’entrer dans une arène d’exposition avec une vache bien préparée! »
Rouge, la couleur de la vie
Luka a rencontré Fred il y a environ deux ans. Ce dernier est chauffeur de camion lourd, comme son grand-père l’a été pendant près de 40 ans, et lorsqu’il est tombé amoureux de Luka, il est aussi tombé sous le charme de l’agriculture. C’est un mode de vie qu’il apprécie, et il aimerait pouvoir contribuer à la ferme tout au long de son existence.
Les deux jeunes hommes ont fait leur sortie du placard, chacun de son côté, il y a quelques années. « Je me suis rapproché de tous mes amis, autant des filles que des gars, déclare Luka. Pour mes parents, ç’a été un peu plus difficile au début, mais ils se sont bien rendu compte que ça ne changeait rien. Je ne me suis pas mis à traire les vaches d’une manière différente. Je suis la même personne. J’ai toujours été la même personne. »
Luka se fait par ailleurs plutôt discret. Il a décidé de révéler son orientation sexuelle aux personnes qui lui tenaient à cœur et de ne pas faire de cas de ce qu’en penseraient les autres.
« Je ne me sens pas nécessairement attiré par les rassemblements ou les mouvements qui luttent pour la diversité sexuelle, explique Luka avec respect. Ça n’enlève rien à leur importance, à leur signification ou à leur pertinence, mais ce n’est pas ma manière à moi de vivre les choses. Ce n’est pas parce que l’on fait tous partie d’une même communauté que l’on s’identifie tous aux mêmes choses. En raison de mon parcours personnel, je me sens très bien là où je suis. »
Entouré de ses amis, de sa famille et de son amoureux, Luka ne ressent pas réellement ce besoin de rassemblement avec d’autres personnes dans sa situation. C’est au quotidien, par sa manière de s’affirmer, qu’il s’est créé une place dans le milieu de l’agriculture. Un milieu conservateur, certes, mais « pas tant que ça », selon le jeune agriculteur. « C’est certain qu’au début je me mettais un peu de pression. Que va penser le plombier? Le vétérinaire? L’électricien? Qu’est-ce que je réponds à tous ceux qui me demandent sans cesse si j’ai une p’tite blonde? Ça semble un peu bizarre, vite comme ça, mais ce sont des pensées qui reviennent souvent et qui peuvent devenir difficiles à vivre si on se retrouve dans une situation où on ne peut pas s’exprimer librement. »
Vert d’espoir
C’est la raison qui a poussé Luka à participer à cet article. Il souhaite donner espoir aux jeunes qui n’ont pas encore révélé leur orientation sexuelle, parce que les scénarios catastrophiques que l’on peut s’imaginer ne deviennent pas nécessairement réalité. « Parfois, les gens qui nous font le plus peur sont ceux qui le prennent le mieux, explique Luka. Ils réalisent que tout est correct et que tu t’occupes de ta ferme comme n’importe quel autre agriculteur. La confiance en soi est la clé de tout. »
Luka sait que c’est plus facile à dire qu’à faire. Il sait qu’il a été chanceux d’être accepté par son entourage. Il sait que les commentaires déplacés peuvent blesser. Dans son parcours, ses études à l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA) de La Pocatière ont été très significatives. Il a appris beaucoup sur lui-même en échangeant avec les autres jeunes étudiants. « J’ai eu l’impression, en revenant de l’ITA, que sortir de chez moi m’avait fait réaliser à quel point ce que les autres pensent n’est pas important. Il faut se choisir avant tout, et ceux qui ne seront pas contents, on n’a juste pas besoin de leur présence dans notre vie. »
Luka comprend le sentiment de vulnérabilité que peuvent ressentir les jeunes qui se questionnent sur leur orientation sexuelle. « Si une seule personne peut tomber sur mon témoignage et se rendre compte que c’est possible d’être heureux et d’avoir une entreprise qui fonctionne en région tout en se sentant libre d’être soi-même, je serai un homme satisfait! » explique-t-il.
Le soutien n’est pas toujours présent, et le sentiment de solitude peut être envahissant si on ne se sent pas accepté par son entourage, avec qui les écarts générationnels ou les différences de valeurs semblent parfois impossibles à surmonter. C’est à ce moment-là qu’il est important de briser l’isolement et de parler de ses différences. « On mérite tous d’être aimés et acceptés, et s’il faut choisir de s’éloigner de certaines personnes parce qu’elles ne respectent pas ce que l’on est, c’est la meilleure chose à faire, soutient Luka. C’est vraiment difficile, ce sont de grosses décisions, mais il faut se choisir avant tout. »
En attendant que Luka prenne officiellement les rênes de la Ferme des pignons bleus, on peut méditer sur le message qu’il essaie de faire passer.
Peu importe d’où l’on vient, il est possible de réaliser ses rêves en étant soi-même. C’est un long cheminement et ça peut prendre beaucoup de temps, mais c’est notre propre bonheur qui est le plus important. Il n’y a ni règles ni catégories qui devraient tracer notre chemin. Que l’on soit un fervent militant, une personne flamboyante ou d’un naturel plus discret, il faut se rappeler que, dans cette vie, il y a de la place pour tout le monde.
Fierté agricole
Fierté agricole est un organisme sans but lucratif dont la mission est de favoriser une meilleure connaissance des réalités LGBT en milieu rural et agricole, et de faciliter l’intégration sociale des personnes de la diversité sexuelle et de genre qui partagent un intérêt pour l’agriculture. Tout en luttant contre l’homophobie et l’isolement parfois vécus par ses membres, Fierté agricole souhaite surtout, par le moyen d’évènements rassembleurs, être créateur de belles histoires et de moments mémorables!
Pour en savoir plus : fierteagricole.org
1LGBT est le sigle le plus couramment utilisé pour englober les communautés lesbienne, gai, bisexuelle et transgenre; il regroupe toutes les personnes non hétérosexuelles, non cisgenres ou s’identifiant à différentes orientations sexuelles. Souvent, il est suivi d’autres lettres ou d’un + afin d’inclure d’autres variantes de genre, de sexe biologique ou d’orientation sexuelle (par exemple : LGBTQ, LGBTQI+, LGBTQI2SA, etc.).