Peut-on être agriculteur sans être passionné?
Justifie-t-on des injustices ou des situations inacceptables au nom de la passion, omniprésente en agriculture?
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Combien de fois avons-nous entendu dire que pour faire de l’agriculture, il faut être passionné?
Force est de constater que quand on pose la question aux productrices et producteurs rencontrés, tous disent sensiblement la même chose : « Je pense qu’en agriculture, si tu n’es pas passionné, tu ne pourras pas faire d’agriculture », affirme Claude Grégoire, copropriétaire d’Atocas Danclau. « Si on n’a aucune passion pour ce domaine, renchérit Élodie Pelletier, jeune relève du Kiosque des grands jardins, c’est difficile de continuer. Une personne qui n’a pas la passion ne continuera pas très longtemps. »
Cette posture est omniprésente, au point que ça semble être une norme. Mais est-ce sain?
La passion est partout en agriculture
C’est un constat bien simple qui nous a menés à vouloir interroger la passion en agriculture : elle est partout. On la retrouve dans les titres des articles des grands journaux et des magazines agricoles, et aussi dans des textes, des publications sur les réseaux sociaux et des communications en tout genre, écrites et vidéo.
Puissante, la passion motive et semble souvent être à la racine des plus grandes réussites ou des innovations des producteurs. Grâce à elle, on surmonte les épreuves.
« Être agriculteur n’est pas le métier avec les meilleures conditions ni le meilleur salaire, mais c’est un des métiers les plus enrichissants, écrit notamment Guillaume Laroche, copropriétaire de la Ferme Rochela, dans une publication Facebook de juin 2025. Nous faisons ce métier par passion et pour nourrir les gens. »
La souffrance aussi est partout en agriculture
Mais savons-nous vraiment ce qu’est la passion? Selon Le Petit Robert, c’est de la « souffrance », un « état affectif et intellectuel assez puissant pour dominer la vie de l’esprit », une « affectivité violente qui nuit au jugement » ou encore une « opinion irraisonnée, affective et violente ». À la lumière de ces définitions peu lumineuses, nous pourrions être tentés de déduire que les agriculteurs passionnés portent également en eux de la détresse.
Les quelques chiffres accessibles sur la santé mentale des agriculteurs sont à cet égard plutôt inquiétants. Les producteurs seraient par exemple 51 % à présenter un haut niveau de détresse psychologique d’après une étude de 2006. Parmi les répondants d’une étude de 2016, 33 % ont été classifiés comme des cas probables d’anxiété, et 15 % comme des cas probables de dépression.
Profiter de la passion
Au nom de la passion pour l’agriculture, justifie-t-on des injustices ou des situations inacceptables?
« Il y a deux mots que je ne suis plus capable d’entendre en agriculture : passion et résilience, affirme Martine Fraser, travailleuse de rang pour Au cœur des familles agricoles (ACFA). Les agriculteurs doivent avoir de meilleures conditions de travail et on doit arrêter de justifier leur situation actuelle en disant qu’ils sont résilients et qu’ils vont passer à travers cette année et l’année prochaine. À mon avis, ces mots-là viennent légitimer le fait qu’on ne donne pas de meilleures conditions de travail à nos producteurs et productrices agricoles. C’est Paul Doyon, premier vice-président général à l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour ne pas le citer, qui a déjà dit dans un discours que la passion, c’est aimer profondément quelque chose qui nous fait souffrir. Mais pourquoi y a-t-il une tolérance face à l’intolérable? »
Elle n’est pas la seule à remettre en question le poids de la passion. « Je trouve que parce qu’on est passionné, c’est comme si toutes les choses dures qu’on vit ne sont pas graves, dit Brigitte Lavoie, copropriétaire des Belles Récoltes de Charlevoix. Par exemple, tout le travail d’un été se termine en deux minutes à cause d’un orage : ce n’est pas grave, on va se relever, on est “passionnés”. Je m’excuse, mais à un moment donné, il n’y a pas que la passion. »
« Est-ce qu’on peut vivre de sa passion? Souvent, les gens nous disent qu’ils sont en train de survivre et non de vivre de leur passion », souligne Martin Caron, président de l’UPA.
Vivre sous le seuil de la pauvreté quand tu travailles 80 h par semaine, ce n’est pas ça, vivre dignement. Mais c’est la réalité pour beaucoup de personnes. Selon moi, ce n’est pas normal.
— Martine Fraser, travailleuse de rang
« Est-ce qu'être producteur agricole peut n'être qu'un travail et pas une vocation, une passion dévorante? Jérôme Lavoie aime son métier, mais il a une vie en dehors de la ferme, un discours qu'on n'entend pas souvent dans les rangs », pouvait-on lire dans un article sur la Ferme Forgel, d'Étienne Gosselin, publié dans le Coopérateur d'octobre 2025.
La passion n’est pas du travail...
L’argument se retrouve aussi dans d’autres domaines comme le milieu des arts, l’enseignement, les soins infirmiers ou l’entrepreneuriat en général. Si les gens sont à ce point passionnés, entend-on, ils n’auront pas l’impression de travailler. Pas besoin, alors, d’une meilleure rémunération ou de meilleures conditions de travail. Ces gens sont passionnés!
L’argument est fallacieux. La passion ne nourrit pas (sauf peut-être en agriculture, ah!) et ne paye pas les factures.
Pour Richard Ferland, président de Sollio Groupe Coopératif, il y a une différence entre vivre d’agriculture et prospérer en agriculture. « La nouvelle génération ne veut pas seulement en vivre, elle veut prospérer, avance-t-il, c’est-à-dire être capable de développer la ferme et d’avoir un rendement sur l’actif plus intéressant que présentement. Il faut augmenter la rentabilité de nos entreprises pour intéresser la relève à y rester, à s’établir, à prospérer, et pour leur montrer que c’est un vrai modèle d’affaires, et pas seulement un modèle bucolique de passion et d’amour. »
Bref, la question doit peut-être être changée : faut-il être passionné pour survivre à l’agriculture? Alors, pour en vivre, quelle forme la passion peut-elle prendre?
Quelques traces de la passion |
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Cet article est paru dans le Coopérateur de novembre-décembre 2025.