Lac-Mégantic : Vivre (et subir) l’expropriation

Le 1er août prochain, les Boulanger, fiers Méganticois, seront vraisemblablement interdits de passage sur les terres qu’ils cultivent et entretiennent depuis 1933. Un mot, un seul : expropriation.

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Témoignage et entrevue
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Train de pétrol

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Étienne Gosselin

Agronome et rédacteur

Étienne est détenteur d’une maîtrise en économie rurale et œuvre comme pigiste en communications. Il cultive commercialement le raisin de table à Stanbridge East dans les Cantons-de-l’Est.

Dix ans viennent de passer depuis le funeste 6 juillet 2013 quand un train constitué de 72 wagons-citernes contenant sept millions de litres de pétrole brut a dévalé la pente menant de Nantes à Lac-Mégantic, semant la mort de 47 personnes et la dévastation au centre-ville.

Depuis, de nouveaux bâtiments sont surgis et la ville s’est reconstruite, mais des trains circulent toujours au cœur meurtri de la ville : plus pour longtemps, assure Transports Canada. Il faudra toutefois exproprier des propriétaires terriens, notamment des agriculteurs, qui montent au front ces jours-ci pour préserver leurs terres.

AU FRONT POUR LEURS TERRES

Depuis quelques jours, c’est un ballet d’entrevues médiatiques. Yolande Boulanger, 85 ans, n’a pas la langue dans sa poche – son fils Richard non plus. C’est que le 1er août prochain, ils n’auront plus droit de circuler sur 14 hectares de leur propriété, sise à cheval sur les limites de Lac-Mégantic et de Frontenac. Le mot, honni par les Boulanger : expropriation. Une partie de leurs prairies et de leurs pâturages ne pourront plus servir à nourrir les Galloway ceinturées qu’ils élèvent depuis une dizaine d’années – la ferme était laitière et céréalière auparavant.

Ils ne sont pas seuls : 42 autres propriétaires sont dans la même situation. Un groupe a même été formé pour les fédérer : la Coalition des victimes collatérales du projet de voie de contournement de Lac-Mégantic, qui regroupe au total 300 membres, selon Yolande Boulanger.

Cette octogénaire qui a perdu son petit-fils Frédéric, 19 ans, dans la tragédie, n’est pas contre une voie de contournement – le dernier scénario choisi par le gouvernement fédéral fait état d’un tronçon de 12,5 km pour lequel on doit rogner 83 hectares à la zone agricole. Le segment passe par Nantes, Frontenac et Lac-Mégantic –, mais elle qualifie ce projet de « voie de l’incohérence » ou de « voie de la discorde ». La population et les municipalités sont divisées : l’acceptabilité sociale est loin d’être acquise. Après l’élargissement de la route 204 en 1975 et le prolongement de la route 161 en 2005, c’est donc une troisième expropriation à laquelle doit faire face Mme Boulanger.

« Ce n’est pas parce qu’il passe par chez nous qu’on s’y oppose, assure Yolande Boulanger, c’est parce que l’endroit retenu est problématique. » Les griefs des expropriés ont trait à la destruction de milieux humides, au creusage de larges tranchées et d’un tunnel sous la nappe phréatique, ce qui abaisserait dramatiquement la hauteur de la nappe qui approvisionne des puits de surface ou artésiens, sans parler du sous-sol granitique qu’il faudra dynamiter, engendrant des résidus chimiques qui pourraient contaminer l’aquifère, selon les plaignants. Or, ce bassin hydrographique est majeur : la rivière Chaudière prend sa source dans le lac Mégantic et serpente jusqu’à Lévis, alimentant en eau potable de nombreuses villes et villages riverains.

Selon les Boulanger, ce n’est pas la voie ferrée au cœur de la ville qui a causé l’accident, mais le laxisme de Transports Canada qui a laissé faire les compagnies ferroviaires en déréglementant la sécurité du secteur ferroviaire, un dossier très politique. Venu à Lac-Mégantic pour les commémorations entourant le dixième anniversaire de la catastrophe, le premier ministre Justin Trudeau s’est fait très clair en déclarant à Radio-Canada que les travaux débuteraient cet automne. Or, le 12 juillet dernier, les propriétaires visés par une expropriation ont déposé officiellement leur contestation judiciaire de l’expropriation. L’Union des producteurs agricoles (UPA) en Estrie a annoncé, dès mars 2023, qu’elle appuierait une contestation judiciaire entreprise par ses membres, car « le tracé prévu par Transports Canada représente plus de 83 hectares de territoire zoné agricole à acquérir de 33 propriétaires forestiers et agricoles différents », écrit-elle.

DAVID CONTRE GOLIATH

Dans ce combat de David contre Goliath, les expropriés entendent se battre jusqu’au bout, quitte à contester non seulement le bienfondé du tracé retenu, mais également les montants promis en indemnisation et dédommagements foncier, matériels et moraux.

Un agronome consultant en gestion est bien venu visiter l’entreprise des Boulanger, mais son évaluation n’a pas mené à des négociations. « À ce jour, nous n’avons pas reçu d’offre », révèle Richard Boulanger. Pour combler les besoins de leurs animaux, il leur faudrait faire de la terre neuve, en plus de devoir reconstruire une étable, car la leur, en plus de leur maison et des autres bâtiments de ferme, se trouverait enclavée par la voie ferrée. « Pour accéder à une de nos prairies, nous devrons même faire à l’avenir un trajet de 20-25 minutes de tracteur, trajet qui nous prenait quatre minutes », expose Yolande Boulanger.

« Même les coûts du projet de relocalisation ont explosé », poursuit-elle. Des quelques centaines de millions, le projet est maintenant évalué à plus d’un milliard de dollars pour une infrastructure qui bénéficiera au secteur privé, pour lui permettre de rouler plus rapidement que les 16 km/h réglementaires. Un « projet pharaonique », écrit l’UPA-Estrie.

SACRIFIER DES TERRES

C’est un triste sentiment de dépouillement qui anime les Boulanger. Ces derniers se disent dépossédé d'un bien émotif qu'ils ont soigneusement entretenues depuis quatre générations. Est-ce perdu d’avance? Face à la menace de l’expropriation, les exploitants de la Ferme Boulanger restent optimistes, malgré les longues et complexes procédures judiciaires. « On continue. Il existe des tracés alternatifs qui n’ont pas été suffisamment évalués. Le projet n’a pas encore été approuvé par l’Office des transports du Canada comme l’exige la Loi sur les transports au Canada, alors qu’on veut déjà nous exproprier. Ils mettent la charrue devant les bœufs! » image Richard Boulanger, producteur qui s’y connait en matière de bovins.

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