Des fermes de deux hectares pour nourrir le monde
Chronique de Pascal Thériault qui s’intéresse aux tendances qui ont une incidence sur l’agriculture et la taille des fermes dans le monde.
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On le sait bien : l’agriculture n’est jamais figée. En Occident, on est passé d’une agriculture de subsistance à un modèle axé sur la commercialisation des surplus, puis à une agriculture intensive tournée vers la productivité. C’est le chemin qu’on a emprunté ici.
Mais à l’échelle mondiale, ce portrait est loin d’être universel. Selon une étude de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) mise à jour en 2025 , on compte plus de 579 millions de fermes sur la planète, dont près de 90 % sont des fermes familiales (graphique 1).
Encore plus frappant : environ 475 millions de ces fermes possèdent deux hectares ou moins de terres. Bien qu’elles n’occupent que 12 % des terres cultivées, elles constituent la colonne vertébrale de l’approvisionnement alimentaire dans plusieurs pays à faible revenu. Sans elles, une grande partie de la population mondiale ne pourrait simplement pas se nourrir. Ces exploitations jouent également un rôle crucial dans la préservation de la biodiversité agricole et des savoirs traditionnels, deux atouts souvent négligés dans les débats sur la productivité.
Ce portrait tranche avec ce qu’on vit en Amérique du Nord, en Europe et en Amérique latine, où les fermes grossissent et où la consolidation ne montre aucun signe d’essoufflement. On estime que le 1 % des plus grandes fermes contrôlent plus de 70 % des terres agricoles (graphique 2).
L’avenir des différents modèles agricoles
Partout dans le monde, les fermes sont affectées par des tendances similaires : vieillissement des producteurs et difficulté de la relève à s’établir, souvent en raison de la faible rentabilité et de la difficulté de transférer les petites exploitations.
En parallèle, la concentration des terres gagne d’autres régions, motivée par le besoin de gagner en efficacité face à la hausse des coûts de production. Les études montrent que la productivité du travail augmente avec la taille des fermes, et qu’à mesure que les économies se développent, les exploitations ont tendance à s’agrandir — même si ce n’est pas une règle absolue.
Certains pays vivent des dynamiques inverses. Au Brésil, on observe une fragmentation des terres liée au retour à la terre et à la déforestation; au Pakistan, elle découle du morcellement lors des successions familiales.
Malgré tout, le défi reste entier : nourrir une population mondiale en croissance, et donc être plus productif, tout en répondant à des attentes accrues en matière de durabilité. Il existe clairement un espace pour les petites fermes, à condition que les politiques agricoles soutiennent la résilience des systèmes alimentaires locaux. Mais un paradoxe persiste : d’un côté, une multitude de petites exploitations essentielles, mais fragiles; de l’autre, un nombre restreint de grandes fermes hautement productives, mais soumises à de fortes pressions environnementales (graphique 2).
Il est vrai que les petites exploitations ne sont pas à l’abri des pressions climatiques : une sécheresse prolongée ou des inondations peuvent suffire à les anéantir, faute de réserves financières pour absorber le choc. À cela s’ajoute une vulnérabilité croissante face à la volatilité des prix alimentaires mondiaux, qui affecte autant leur capacité à vendre qu’à s’approvisionner en semences ou en engrais. Elles sont cependant moins souvent perçues comme exploitant des ressources par rapport aux grandes entreprises.
La vraie question est donc : comment concilier ces deux réalités pour nourrir les 10 milliards d’humains que comptera bientôt la planète? Dans bien des régions, les petites exploitations compensent leur faible productivité par des heures de travail intenses, ce qui se traduit rarement par une amélioration durable des conditions de vie. En effet, les revenus restent sous le seuil de viabilité, la dépendance aux transferts gouvernementaux s’accroît et l’agriculture perd de son pouvoir d’attraction pour la relève. Elle devient une activité de survie, ce qui alimente l’exode rural et l’abandon des terres. À l’inverse, les grandes fermes profitent d’économies d’échelle, mais dépendent fortement des marchés et des intrants.
Cette dualité soulève un vrai défi de politiques publiques : faut-il soutenir la productivité, la résilience ou le revenu? Certains pays, comme les Pays-Bas (forts en innovations technologiques) ou le Rwanda (qui appuie les petits producteurs), ont tenté de réconcilier ces objectifs par des politiques ciblées qui combinent innovation technologique et soutien aux petits producteurs – avec des résultats encourageants, mais difficilement transposables à grande échelle. Les choix faits aujourd’hui auront un impact direct sur la capacité des systèmes agricoles à demeurer performants et inclusifs.
Ces enjeux ne sont pas lointains. Au Québec, on fait face aux mêmes pressions : consolidation des fermes, difficulté de la relève, tension entre productivité et pratiques durables. Comprendre comment le reste du monde y répond peut nous aider à faire de meilleurs choix pour notre propre agriculture.
Ce Champ libre est paru dans le Coopérateur de juillet-août 2026.