La passion agricole avec Renaud Péloquin

Dans cet épisode du Coopérateur audio, on discute de la passion agricole en compagnie de Renaud Péloquin.

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Stéphanie McDuff s'entretient avec Renaud Péloquin, copropriétaire de la Ferme Ste-Victoire et administrateur chez Agiska Coopératif, sur la passion agricole et la manière de trouver son équilibre.

Stéphanie McDuff: La passion est partout en agriculture, dans les médias, les réseaux sociaux, dans les titres d'événements, dans les vidéos, puis aussi dans les témoignages. Grâce à elle, les agricultrices et les agriculteurs innovent et surmontent les épreuves qu'ils traversent. Mais est ce qu'elle est toujours bonne? Pour ce premier épisode de la troisième saison du Coopérateur audio, on en parle avec Renaud Péloquin, producteur de grandes cultures, administrateur chez Agiska coopérative et aussi chroniqueur pour le coopérateur. Bonjour Renaud!

Renaud Péloquin : Bonjour.

SM: Dans tout ce que j'ai entendu dire, de tout ce que j'ai lu par rapport à toi, tu te considères vraiment comme un producteur agricole qui est passionné. Pourquoi, puis qu'est-ce que c'est à tes yeux, la passion agricole?

RP: La passion agricole, c'est une des plus belles passions pour moi, que je trouve, qu'il y a dans le domaine du travail. C'est une passion qui doit exister, sinon on ne serait pas en agriculture. Il n'y a personne qui pourrait être en agriculture sans vraiment la passion parce que souvent les chiffres n'arrivent pas et gérer autant de risques... Gérer la météo, gérer les maladies, tout ça, ça prend cette passion-là, sinon tu ne restes pas en agriculture. Pourquoi, moi, je me considère passionné? C'est que moi je ne calcule pas les heures. Je pourrais travailler, puis même là... On va dire que je ne travaille pas. Tu sais, c'est mon hobby, c'est ma joie de vivre, c'est ma qualité de vie que j'ai avec mon travail. C'est pour ça que je suis capable de dire que je suis un passionné.

SM: L'agriculture, dans le fond, ça te rend heureux?

RP: Oui, l'agriculture, ça rend heureux jusqu'à un certain point.

SM: Bien, justement, j'ai cherché un petit peu, puis des définitions de la passion, c'est pas nécessairement toujours si optimiste. Je t'en lis quelques-unes. Ça est tiré du Petit Robert. Le premier mot qui sort, c'est « souffrance ». Ensuite, c'est « état affectif et intellectuel assez puissant pour dominer la vie de l'esprit par l'intensité de ses effets ». Tu aurais aussi « opinion irraisonnée, affective et violente ». Puis enfin l'« expression d'un état affectif d'une grande puissance ». Est-ce que c'est bon, la passion?

RP: Vite de même, non! C'est assez frappant, franchement, de voir ces définitions-là. Ça, ça fait peur, mais c'est tellement vrai. On puise tellement d'énergie dans cette passion-là qui peut nous faire souffrir au bout, à s'en rendre malade, de perdre l'énergie, de ne plus être capable de voir les belles choses du quotidien. De prendre du temps avec ses enfants, avec sa conjointe ou son conjoint. Parce que la passion prend tout l'esprit au complet. On pense, on n'arrive plus à penser. C'est ça souvent que ma conjointe va me dire : «T'es dans ta tête, t'es tout le temps dans ta tête. »

Pour nous qui sommes en grandes cultures, C'est surtout pire dans les périodes de printemps et d'automne, quand c'est nos gros rush. Là, la passion, elle est au maximum, et c'est ça qui me donne l'énergie de tout faire ce que je peux faire parce qu'on est régi par la météo et tout, et on est tellement dans notre tête que les choses simples dans la maison, on ne les voit plus. Souvent, ma blonde va me dire : « Pourquoi tu n'as pas ramassé ça? Tu piles dessus depuis une semaine de temps. Pourquoi tu l'as pas ramassé? » Je ne le vois pas. Je ne le vois pas. Je suis tellement dans ma tête, tellement dans ma passion de ce que je veux faire, de ce que je veux accomplir, que j'en oublie le quotidien. C'est ça qui est dangereux dans la passion. Pis c'est pour ça que j'ai décidé, dans les dernières années, de trouver un équilibre avec ça.

SM: D'ailleurs, c'était à peu près la thématique qu'on avait dans la première chronique que tu as écrite pour le Coopérateur. Ça s'intitulait « Quand la passion de l'agriculture frappe à la porte ». Tu y parles de ta passion croissante pour l'agriculture, quand t'as grandi puis que t'as repris la ferme, puis la nécessité de trouver un équilibre entre ton métier et ta vie de famille. Pourquoi c'est devenu, finalement, si important que ça?

RP: Pour garder la qualité de vie. Parce qu'à un moment donné, s'il y a beaucoup de frustration entre le conjoint ou conjointe, même des fois, et c'est ça qui est pire et qui est triste, c'est que des fois, ça vient même avec les enfants. C'est tes propres enfants, puis tu es frustré d'être avec tes enfants parce que tu ne vis pas ta passion. Là, quand t'es rendu à ce niveau-là, ouff! Il y a des lumières qui commencent à allumer, puis surtout il y a une certaine pression qui dit que si tu ne changes pas, il y a de quoi d'autre qui va changer dans ta vie. Ça se peut qu'on quitte ta vie parce que tu ne veux pas nous voir dans ta vie.

SM: Ça peut avoir un coût.

RP: Ça peut avoir un très gros coût parce que la passion peut prendre le dessus. Là, les lumières se sont allumées pour moi, et la quête de l'équilibre est arrivée. C'est pas facile, c'est vraiment, vraiment pas facile. C'est très facile pour moi dans les temps morts, le milieu de l'été, l'hiver... C'est plus plus facile. Ça, je suis très très bon : je retrouve mon équilibre. Ma passion se vit différemment. Ma passion, durant l'hiver, c'est plus mon implication, mes conférences, mes évènements, et nouvellement, ma chronique. Je vis ma passion ainsi, mais à petite dose, sans pression et je retrouve facilement mon équilibre. Mais pendant mes rush, c'est encore très difficile. J'ai bien beau avoir certaines structures, du monde qui m'aident, c'est beaucoup de travail. Puis c'est souvent pendant cette période-là qu'on n'a plus d'énergie. C'est la passion qui nous donne notre énergie. Puis là, il faut la contrôler pour être capable de trouver un équilibre. Ce n'est pas facile. Puis c'est là qu'il est important de consulter puis de trouver de l'aide.

SM: Au quotidien dans les périodes qui sont plus rushante, c'est quoi les petites astuces ou les trucs qui te tiennent? Est-ce que c'est des gens? Est-ce que c'est des stratégies? Comment finalement tu essayes de trouver cet équilibre?

RP: Pour l'équilibre, je vais commencer par mes partenaires d'affaires, ma sœur et mon beau-frère qui sont dans l'entreprise avec moi. J'ai la chance d'avoir une personne qui est beaucoup plus rationnelle que moi. Elle aime beaucoup l'agriculture, le mode de vie de l'agriculture, mais elle n'a pas la passion autant que moi. Moi, c'est cette personne-là, forte, qui réussit à me raisonner. Pour l'aspect familial, ma conjointe m'aide beaucoup mais ce n'est pas toujours évident. J'ai réussi à me mieux structurer dans l'aspect familial. On vit tous les jours ensemble, donc il faut planifier les choses pour les enfants. Se structurer des plages horaires dans les journées qui sont dédiées à ça.

SM: À ça étant la famille?

RP: Étant la famille, oui. Se dire de telle heure à telle heure, il faut que je sois là, à la maison pour vivre la vie de famille. Ma blonde me chicanerait de dire "de m'occuper", mais de vivre la vie de famille, d'être, de vivre avec la famille, tout ça. Ce sont des trucs, en ce moment, que je réussis à me trouver. Ces structures-là ne sont pas toujours faciles à respecter parce qu'on est en agriculture, ce n'est pas toujours évident. Mais c'est important d'au moins en faire à tous les jours, de dire : « Ça, on fait ça, il faut que je le fasse, il faut que je prenne ma pause. » Au moins une heure, voire des fois ça peut être juste une demi-heure de temps que je dois mettre à pause. Puis l'autre chose sur laquelle que je travaille beaucoup, c'est le téléphone. Le fameux téléphone. Il faut quasiment le mettre dans une boîte en arrivant pour dire vraiment que je vis le 30 minutes, 1 h à la maison à temps plein, en étant présent et non plus dans ma tête.

SM: Ça semble pas toujours facile de pouvoir prendre du recul de son entreprise. Puis j'ai cru comprendre que c'est souvent nécessaire d'aller demander de l'aide autour de soi, que ce soit oui auprès de sa conjointe ou de ses partenaires d'affaires, mais peut être aussi des professionnels. Dans une de tes chroniques, tu dis d'ailleurs que tu as toi-même consulté parce que le bonheur dans l'agriculture, ça s'effaçait de plus en plus autour de toi. Pourquoi c'est important d'aller chercher de l'aide?

RP: C'est important d'aller chercher de l'aide parce que souvent, je vais parler à d'autres producteurs qui m'en parlent, puis ils vont me dire : « J'ai ma conjointe, je vais en parler à ma conjointe, c'est elle qui est ma psychologue et tout ça. » Il n'y a pas grand-monde qui ont vraiment une conjointe comme psychologue. Tant qu'on n'en rencontre pas un, on ne le sait pas vraiment qu'il y a un bénéfice à en rencontrer un. Parce que là, tu rencontres vraiment un professionnel de ce sujet-là, de la manière trouver un équilibre, comment retrouver le bonheur, comment trouver des trucs, des stratégies vraiment concrètes pour s'améliorer. Parce qu'on peut avoir toute la volonté du monde de s'améliorer, mais quand le stress embarque, la météo, tout ça, si tu n'as pas de truc, tu vas te perdre vite, très vite, tu vas retourner très vite dans tes vieux chaussons. Et j'en parlais tantôt, il faut aller creuser dans notre énergie. L'énergie, souvent elle est dans notre passion, et c'est là que ça nous prend des trucs. Pis c'est là que quand j'ai rencontré la bonne personne pour me jaser de ça. Et c'est là que je me suis demandé pourquoi je ne suis pas venu plus vite.

SM: Parce que notre conjointe n'est pas nécessairement outillée pour nous aider à s'améliorer et à trouver des stratégies.

RP: C'est en plein ça. Notre amoureux ou des amis vont être de très bonnes personnes pour nous écouter, mais pour amener des stratégies concrètes, pour s'améliorer, chaque personne a ses limites parce qu'elles n'ont pas étudié là-dedans. Elles vivent leur quotidien et c'est bien correct. Tu sais, elles peuvent avoir des solutions, mais une personne qui comprend surtout le milieu agricole, parce que c'est une autre bibitte, le milieu agricole, on vit de notre passion. Si on n'avait pas notre passion, on ne ferait pas d'agriculture. Il faut que tu te battes contre ta passion pour pour être plus heureux. Donc ça prend quelqu'un qui comprend ça très bien.

On est chanceux. De plus en plus, au Québec, il y a des personnes très bonnes là-dedans, et ces personnes comprennent tous les enjeux du monde agricole, et elles rencontrent de plus en plus de gens, et ça devient alors de plus en plus facile de savoir ce qui a marché pour un tel ou un autre. Souvent, comme moi, j'en parle publiquement, plusieurs personnes m'en parlent, parce qu'elles ont suivi le même processus que moi et elles me disent que ça les a beaucoup aidées. Elles se disent toutes la même chose que moi : « Pourquoi je n'y suis pas allé avant? »

Ce n'est pas beaucoup de temps! Souvent, ce sont des séances d'une demi-heure, 45 minutes. C'est pas grand chose dans notre temps, surtout quand on se dit qu'on peut bénéficier de tellement de bonnes choses, en bénéficiant de l'expertise d'une personne. C'est une chose qui est de plus en plus importante de nos jours : d'avoir des bonnes personnes des d'expertises, parce que si tu commences à lire sur Internet, ce n'est pas toujours... évident! Mais quand tu réussis à trouver une personne d'expérience, il ne faut pas se gêner d'y faire appel. Ces personnes ne viennent pas seulement sauver des vies. Elles réussissent vraiment à améliorer la qualité de vie.

Parce que tu sais, on est toujours à la recherche du bonheur. Si tu n'as pas de bonheur, pourquoi tu continues là-dedans? Parlant de bonheur, il y a aussi un livre qui m'a beaucoup aidé et que j'apprécie de plus en plus. C'est le livre de madame Tanguay sur le bonheur. C'est très un livre très intéressant pour se trouver des astuces. Dans le livre, il y a vraiment plusieurs astuces, des stratégies concrètes à appliquer. Aussi, et c'est pour ça que j'en parle publiquement, le meilleur vendeur pour un agriculteur, c'est un agriculteur. C'est le meilleur vendeur pour toutes les autres choses. Quand je parle de la santé des sols, par exemple, entre producteurs, c'est toujours du concret. C'est toujours de la vérité. La majorité du temps, on a toujours nos histoires de rendement qui sont nos « histoires de pêche », disons. Mais quand on va parler de vraies choses, c'est toujours concret et c'est ça qu'un producteur a besoin, parce que souvent, on a besoin d'avoir des solutions concrètes pour notre santé mentale. Ça, c'est bien important.

SM: À la lumière de ta réponse, j'aurais envie de te demander : aujourd'hui, avec l'aide que t'as reçue puis avec l'expérience que tu as comme agriculteur, est-ce que tu as la passion et le bonheur qui se conjuguent harmonieusement?

RP: Le bonheur, c'est dur de dire qu'on l'atteint. Parce que l'anxiété et le stress sont toujours au rendez vous. Mais je l'approche. Puis, ce sont des choses simples. Je réussis à vider ma tête, je réussis à trouver un calme. Je réussis à dire que je le ramasse, l'objet qui était qui est à terre. J'apprécie le fait que mon enfant m'amène un dessin, puis que je le trouve beau, puis que je lui dis, puis que je suis fier de lui. Je ne peux pas dire que j'ai atteint le bonheur, mais je vois des signes qui me démontrent que ma tête se vide et que j'apprécie plus la vie. Le bonheur, je trouve ça trop... dans notre vie en ce moment, folle, à toute vitesse, de dire que j'atteins le bonheur? Avec tout ce qui se passe en ce moment dans le monde, je serais gêné de dire j'ai réussi le bonheur.

RP: Mais je suis capable de dire que mes journées s'améliorent, que j'apprécie des choses de plus en plus et que j'ai réussi, et que j'avance petit à petit vers l'équilibre entre ma passion que j'adore encore, même si des fois elle a pu me faire du mal, mais je l'adore encore, ma passion. Je vais toujours la vivre jusqu'à jusqu'à ma mort. Je trouve que le mot bonheur frappe un peu plus, mais je ne suis pas capable de dire que je vais l'atteindre un jour. Peut-être, un jour! Je ne sais pas, peut-être à la retraite! Mais pour moi, le mot bonheur, c'est un peu trop grandiose. L'atteinte du bonheur, c'est le summum de la vie humaine. J'espère l'atteindre un jour, mais l'équilibre que je réussis à découvrir de plus en plus, ça me satisfait grandement. Je suis heureux dans cet équilibre là.

SM: Merci beaucoup Renaud. D'abord, on va se laisser en se disant qu'on a deux propositions de lecture à faire après ce balado. On a d'abord cité Le Manuel du bonheur en agriculture de Nathalie Tanguay, que Renaud tu nous recommandais, puis aussi ta chronique dans laquelle tu nous parles justement, un peu de passion, de bonheur, d'équilibre, assurément. Enfin, je voulais te remercier, Renaud, d'avoir écrit ta première chronique qui est parue dans le magazine de juillet-août du Coopérateur. C'est un sujet, la passion que je voulais aborder depuis vraiment longtemps.

En fait, quand je suis arrivé en agriculture, ça fait cinq ans maintenant, ça m'a éclaté aux yeux que tout le monde parlait de passion partout, puis je trouvais ça un peu bizarre. Je me disais que c'était curieux d'avoir autant de passion, c'est cool, mais en même temps, il y avait de la souffrance partout. Je me disais que c'est intrigant. Je n'osais pas m'attaquer au sujet jusqu'à ce que je lise ta chronique, je me dis ok, c'est l'élément déclencheur qui me manquait, ça y est, je suis prête, je vais le faire. Puis c'est pour ça que, d'abord, j'invite assurément les personnes à lire ton texte qui va se retrouver à la fois dans le magazine et aussi sur le site du cooperateur.coop, puis dans le numéro de novembre-décembre du Coopérateur, encore dans le magazine, vous allez retrouver mon dossier sur la passion agricole, où on creuse un peu plus la question avec différents intervenants. Donc merci Renaud.

RP: Ça fait plaisir.

SM: Puis sur ça, j'espère que vous avez aimé ce premier épisode de la troisième saison du Coopérateur audio. Pour ne pas manquer les prochains épisodes, suivez-nous sur votre plateforme préférée Baladoquébec, Spotify, Apple Podcasts et YouTube. Et si vous avez aimé l'épisode, laissez-nous également un avis. C'était Stéphanie Mcduff, J'étais en compagnie de Renaud Péloquin, producteur, administrateur et chroniqueur. À la prochaine.

Merci de votre participation!

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