Trois heures avec trois agricultrices de trois générations
Rassemblées dans un café de Saint-Hyacinthe, trois agricultrices de la Montérégie discutent de la condition féminine. Deux laits, un sucre?
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Avant ce ping-pong de questions-réponses, présentation des joueuses. En plus d’être grand-mère de cinq petits-enfants, Sylvie Fontaine gère la Ferme Sylvon à Saint-David et a une relève en ses fils, Maxime et Alexandre, qui reprennent les fermes laitières et céréalières fondées par leurs grands-parents paternels et maternels. Chez Les Bergeries Marovine, Johanne Cameron produit de l’agneau, du poulet et des cultures commerciales avec son conjoint à Saint-Charles-sur-Richelieu, en plus d’élever deux enfants – qui aident eux-mêmes à l’élevage des animaux! Enfin, depuis le décès subit de son père François, 52 ans, il y a deux ans, Virginie Cloutier exploite avec son frère des poulaillers et des terres dans leur entreprise de dix employés, Cloutier Agriculture, située à La Présentation.
Sylvie a 59 ans, Johanne, 48 et Virginie, 27. Si le temps les sépare, l’agriculture les rapproche – des chocolats chauds et des cappuccinos aussi!
Femmes à la ferme
Il fut un temps où les femmes n’avaient pas voix au chapitre ou pleine reconnaissance de leur apport essentiel à la pérennité des entreprises agricoles. Elles assuraient, en silence, toutes les tâches reliées au bien-être familial, en plus de cultiver de grands potagers et de transformer une partie des produits. L’institution du mariage offrait-elle une certaine protection aux les femmes – ou les asservissait-elle? On pourrait en débattre longuement autour d’un café!
Nos trois agricultrices n’ont pas vécu cette époque, n’ont pas vécu de discrimination. Dans leur entreprise, elles sont coactionnaires égalitaires. Quand on évoque avec elles que les Nations Unies ont proclamé 2026 Année internationale des agricultrices, elles restent coites. Ce décret vise les « […] normes sociales discriminatoires qui freinent les femmes, réduisent leur potentiel et les relèguent […] à diverses inégalités de genre ». Croient-elles que ces visées sont davantage pour les femmes d’Amérique du Sud, d’Afrique ou d’Asie? Rien n’est moins sûr.
Johanne fait remarquer qu’il existe encore des concours pour nommer une « Agricultrice de l’année » – sans le pendant « Agriculteur de l’année ». Tout n’est pas encore réglé à la campagne. Travail invisible? Tâches ménagères? Charge mentale? Soudainement, les langues se délient!
Tâches et travail
La charge mentale est mieux répartie aujourd’hui, juge Virginie. Mais attention : le travail cérébral peut être aussi prenant et faire subir une charge mentale aussi grande que le travail manuel. « On m’a déjà fait remarquer que j’étais souvent sur mon téléphone, mais c’est un outil de travail », rappelle Virginie. Les appareils mobiles permettent de surveiller les alarmes, de régler des factures, de gérer les ressources humaines; attention aux apparences!
L’équilibre dans la répartition du poids sur les épaules peut provenir d’un premier modèle féminin. Virginie considère d’ailleurs comme modèle sa mère Isabelle qui a fait carrière à la ferme et en-dehors de celle-ci. La vingtenaire, qui vient d’obtenir une maîtrise en développement des personnes et des organisations, exprime sa pleine valeur en gérant maintenant sa propre équipe. « Mon frère et moi avons repris la ferme en continuant de nous développer comme personnes. Nous ne sommes plus les mêmes aujourd’hui : j’ai plus confiance en moi. »
« On n’écrit pas nos heures de travail invisible », mentionne Johanne. « On n’écrit pas nos heures tout court! » renchérit Sylvie. Johanne, maman taxi, femme-orchestre qui fait le train du poulailler et gère la pouponnière des agneaux, a toujours l’impression de ne pas en faire assez. « Il y a tout le travail invisible, mais le travail visible aussi! Je vais me sentir coupable de prendre du temps pour moi devant des employés qui travaillent. »
Pour diminuer ce sentiment de culpabilité, l’agricultrice déplace son cheval à Verchères tous les samedis après-midi pour y pratiquer l’équitation. Du côté de Virginie, c’est la maison qui n’est pas située au même endroit que la ferme qui lui offre une saine distanciation. « Est-ce qu’on se valorise par le travail invisible? » réfléchit tout haut Virginie, qui stoppe net cette réflexion, en y répondant par la négative.
Les coactionnaires se séparent les tâches en fonction de leurs forces et champs d’intérêt. La clé? Se respecter dans ce partage et s’exprimer en cas de déséquilibre. « Je n’aime pas tant les grandes cultures, c’est dans la cour de Martin, qui ne ferait pas mes enregistrements d’animaux! » rigole Johanne. Mais on sent que, chez Johanne et Sylvie, on souhaiterait que Martin et Yvon préparent le souper plus souvent!
Qualités féminines
Le souci du détail des femmes est reconnu, tout comme leur fibre maternelle, qui peut servir avec de jeunes animaux. Pour le lavage et la désinfection de la pouponnière, Johanne ne délègue plus! Idem pour Sylvie qui fait reluire les robots de traite et d’affouragement. Avec une collègue, Virginie prend en charge les commandes de moulée.
Toutefois, nos trois femmes s’érigent contre la place traditionnelle, normée, genrée et stéréotypée de la femme, sur des biais cognitifs ou des a priori entièrement arbitraires – les gars sont meilleurs en mécanique, les filles en comptabilité. Elles ne craignent pas le retour du conservatisme, qui campe les rôles traditionnels de l’homme ou de la femme. « Je pense que les femmes en agriculture sont celles qui ont peut-être le plus pris leur place dans la société », lance même Johanne.
Et les femmes apprennent – parfois à la dure – à mettre leurs limites. Blessée à l’épaule depuis cinq ans, Sylvie continue ses besognes malgré tout. Johanne, bourreau de travail notoire aux prises avec des maux de dos chroniques, a aussi souffert d’épisodes de surmenage et d’anxiété jusqu’à s’oublier dans le travail. « Avoir des enfants m’a conscientisée à me protéger pour pouvoir continuer de prendre soin d’eux », estime Johanne, un réflexe que peu d’hommes ont. « Nos hommes se sentent invincibles », corrobore Virginie, qui sait plus que quiconque les impacts de la perte d’un rouage essentiel dans l’équipe, de l’importance d’une équipe autonome, de travailler fort sans compter ses heures, mais de prendre des vacances et de revenir énergisée.
Parmi les autres qualités associées aux femmes, mentionnons la sagesse et la prudence. Les femmes sont-elles le dernier rempart contre la témérité, le chaos des hommes? Johanne en est l’illustration parfaite : elle craint les dettes et adore les plans d’affaires! Virginie vit la même dynamique, celle d’un frère qui dit « On fonce, on s’arrangera après » alors qu’elle dit : « Attends, as-tu pensé à ça? » Parfois, son frère la pousse; parfois, elle le freine.
Prendre sa place au soleil
Johanne, qui a toujours eu envie de s’impliquer, siège au conseil d’administration d’Agiska Coopérative à d’autres CA d’organisations agricoles canadiennes, ce qui lui a fait constater que les femmes au Québec ont une longueur d’avance. « S’impliquer exige de prendre sa place et de sortir de sa zone de confort », considère-t-elle.
Mais il faudrait que certains hommes fassent moins preuve de condescendance, qu’ils communiquent mieux, qu’ils « tournent leur langue sept fois dans la bouche avant de parler », illustre Sylvie. La fameuse question « Il est où, le boss? » Sylvie et Johanne se la sont fait servir quelques fois, aussi bien par des livreurs que des quidams qui ne connaissent pas nécessairement la nouvelle réalité des fermes où la personne prend le dessus sur son sexe.
Les tasses sont vides. Finalement, ces trois femmes témoignent des pas de géants de la condition féminine en agriculture, mais attention aux reculs – ou à la stagnation!
Cet article est paru dans le Coopérateur Agiska de mai-juin 2026.
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