La relève agricole féminine, une révolution tranquille dans nos champs

L’accès à l’agriculture au Québec est encore imparfait, mais les agricultrices s’imposent comme étant une figure centrale de la relève, une ferme à la fois.

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Témoignage et entrevue
Femme
Groupe de la Ferme Aux petits oignons

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Céline Normandin

Journaliste

Détentrice d’une maîtrise en science politique, Céline est pigiste pour le Coopérateur. Elle se retrouve aujourd’hui à couvrir le secteur agroalimentaire puisqu’elle a grandi sur une ferme laitière.

Diversifiée, diplômée et engagée. On pourrait résumer en ces quelques mots la relève agricole au féminin au Québec. Les jeunes femmes sont en effet de plus en plus nombreuses à s’afficher comme propriétaires et relèves.

Si elles demeurent encore minoritaires globalement dans la relève, « elles représentent une part grandissante des nouveaux établissements, ce qui laisse présager une féminisation du secteur qui devrait continuer à s’accentuer dans les prochaines années », selon le Portrait de la relève agricole au Québec du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) dévoilé en 2021. Ce même rapport indique que la proportion de jeunes agricultrices est passée de 24 % en 2006 à 29 % en 2021, tandis que les nouveaux établissements ont bondi de 22 % à 38 % entre 2010 et 2020.

Statistique Canada confirmait cette progression lors de son dernier recensement. En effet, la proportion d’entreprises agricoles exploitées par des femmes seules est passée de 12,5 % à 19,6 % de 2011 à 2021.

De plus, selon la Fédération de la relève agricole du Québec, les femmes composaient 39 % de leurs membres en 2024.

Le lien à la ferme

Certains modèles d’accès au métier sont encore toutefois de mise. Avec une valeur moyenne de 2,5 millions de dollars par entreprise, difficile de s’établir en agriculture sans lien familial.

Bien que la majorité des femmes et des hommes déclarent s’établir par transfert familial d’une entreprise déjà en activité, un groupe de recherche de l’UQAM rapporte qu’il existe encore un important fossé à cet égard. Ce constat a été obtenu à partir d’un sondage réalisé auprès de 500 agriculteurs et agricultrices et en en analysant les données du Groupe de recherche sur le travail agricole (GReTA). « Parmi les agriculteurs et agricultrices qui nous ont indiqué s’être établis par transfert familial, seuls 6 % des hommes affirmaient que la ferme dont ils ont hérité appartenait à la famille de leur conjointe, alors que c’était le cas de 58 % des femmes », relève une des chercheuses, Julie Francoeur. « La mise en couple demeure donc la principale voie d’accès au métier pour les femmes ».

Les jeunes agricultrices se forment toutefois davantage que les générations précédentes, ce qui est aussi vrai pour leurs collègues masculins. Toujours selon le GReTA, 41 % des agricultrices de moins de 40 ans ont fréquenté l’université et 51 % se sont spécialisées en agriculture. « Il existe une professionnalisation particulièrement marquée de la relève chez les femmes », note Julie Francoeur.

Le démarrage comme porte d’entrée

La difficulté d’accéder aux terres, dont les prix ont explosé dans les dernières années, et un accès moins direct à la ferme familiale expliquent aussi pourquoi on voit davantage de jeunes agricultrices s’établir en démarrant leurs propres entreprises. Elles sont 45 % à le faire, alors que ce chiffre est de 32 % chez les jeunes agriculteurs. Elles se dirigent ainsi vers une agriculture à plus faible capital, moins mécanisée et sur de petites surfaces, souvent aussi associée aux phases de démarrage ou de diversification d’entreprises, explique Julie Francoeur.

Katherine Rousseau, directrice générale des Agricultrices du Québec, observe le même mouvement sur le terrain. Le secteur laitier, qui est le plus important au Québec, regroupe toujours la majorité des membres de l’organisation, mais « on voit de plus en plus de jeunes en démarrage qui se trouvent dans de plus petites productions et qui louent de petites terres », note-t-elle. Le maraîchage, les petits fruits et la production de fleurs coupées sont en croissance.

Le financement, nerf de la guerre

Comme dans tout domaine économique, l’accès au financement et le type de financement choisi dictent souvent le cheminement des entrepreneurs. Le secteur agricole ne fait pas exception.

Une étude à paraître de l’Université Laval cite des travaux effectués sur le sujet. Elle indique que les agricultrices favorisent davantage les sources de financement internes, l’apport personnel, l’aide familiale et les cartes de crédit plutôt qu’un financement qualifié d’externe, comme le prêt bancaire, « […] ce qui peut expliquer certains enjeux liés à la survie ou au développement de leur entreprise ».

Financement agricole Canada (FAC) situe le problème en amont plutôt que dans les décisions bancaires elles-mêmes. Selon l’organisme fédéral, les femmes qui se lancent en agriculture sont moins susceptibles d’hériter d’actifs agricoles et moins impliquées dans la planification de la relève, ce qui limite les capitaux qu’elles peuvent mobiliser. FAC ajoute qu’il ne faut pas généraliser, ni voir dans ces obstacles la preuve d’un traitement différent de celui des jeunes hommes dans les demandes de financement. Il s’agirait plutôt d’une question d’accès à la terre, aux capitaux et aux réseaux qui pèsent en amont.

Katherine Rousseau constate sur le terrain que les préjugés persistent malgré tout. « C’est moins fréquent en 2026, mais les jeunes agricultrices se font encore demander où est leur chum ou leur père. Elles n’ont pas toujours la même crédibilité et n’obtiennent pas le même montant que les hommes lorsqu’elles demandent un prêt. »

Les Agricultrices du Québec tentent aussi de changer les mentalités du côté des femmes elles-mêmes, en les encourageant à demander davantage que le strict nécessaire au moment de rencontrer les banquiers. Le programme Dimension E, lancé en 2019 grâce à un financement du fédéral, fait partie de ces initiatives. Il offre divers services, tels que des consultations avec des spécialistes et du mentorat en entrepreneuriat. Signe de sa popularité, 2000 agricultrices y auraient eu accès depuis ses débuts, déclare Katherine Rousseau. « La question du financement féminin demeure un cliché, et le financement en agriculture, encore plus. »

L’ombre du travail invisible

Un autre frein à la parité est observé entre les jeunes femmes et hommes en agriculture, soit celui qu’on qualifie de travail invisible. Une femme sur trois travaillerait encore sans salaire ou parts sociales, selon une estimation de 2016 des Agricultrices du Québec, un fait qui prive aussi ces femmes de certains droits et de protection financière à long terme.

Un sondage mené par l’organisation en 2024 révèle également que 90 % des répondantes rapportent un niveau de charge mentale élevé ou très élevé, un pourcentage qui augmente avec le nombre d’enfants. « C’est un sujet qui nous touche beaucoup et qui concerne surtout la relève », ajoute la directrice. L’organisation revendique d’ailleurs un meilleur accès aux services de garde à horaires atypiques en région. Un projet pilote de halte-garderie est déjà en cours dans le Bas-Saint-Laurent et son élargissement attend un financement pour se concrétiser.

Parler de travail invisible est une occasion de faire évoluer les pratiques du milieu, selon Katherine Rousseau. « On a besoin des femmes, pas qu’on ne veuille plus des hommes, mais elles amènent un point de vue différent, une vision et des préoccupations différentes. » En plus de services de garde adaptés, elle cite en exemple une meilleure sécurité à la ferme et des pratiques agricoles plus écoresponsables, tout en effleurant le sujet d’une machinerie plus adaptée au gabarit des femmes.

Assurer la pérennité des fermes

Reste le défi le plus important qui est de faire durer l’entreprise une fois lancée. Une étude publiée dans l’Agricultural and Resource Economics Review révèle qu’au Canada, plus de la moitié des entreprises agricoles de première génération ne survivent pas à un cycle de cinq ans. Le taux de fermeture est encore plus élevé lorsque l’entreprise est dirigée par une femme, bien qu’elles soient reconnues comme ayant un style de gestion plus prudent.

Pour Julie Francoeur, la situation reflète un enjeu important qui signifie qu’il faut s’attarder sur la manière d’aider les modèles de la relève féminine. En analysant les travaux de Mme Lepage, elle note en effet une différence entre les fermetures d’entreprise vécues comme un échec, comme les faillites ou les épuisements professionnels, et celles qui résultent d’une décision stratégique, comme un changement de carrière volontaire ou un départ à la retraite après un établissement tardif.

« L’idée derrière la mise à l’échelle souhaitée serait donc de réduire les sorties involontaires, mais aussi de faire sortir les productions de leur niche. Nos politiques publiques pourraient accompagner la relève de manière à soutenir ces fermes qui sont souvent différentes, ou encore soutenir ces fermes pour accompagner la relève », résume la chercheuse.

Les prochaines études et statistiques permettront de voir ce qui est arrivé aux entreprises agricoles depuis 2020, une période difficile pour l’agriculture et surtout les productions spécialisées où se retrouve la relève féminine. Tous ces modèles diversifiés au parcours atypique ont leur place, rappelle Julie Francoeur. Ils reflètent un esprit d’entrepreneuriat qui ne demande qu’à s’épanouir et une volonté d’assurer l’autonomie alimentaire et d’occuper le territoire.

Le dossier « Hériter, démarrer, convaincre : la relève féminine prend racine » est paru dans le Coopérateur de septembre 2026.

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