Deux pays, deux érablières, deux relèves

À l’Érablière L’Or des Monts, le transfert à une relève familiale s’enclenche pour favoriser l’expansion au sud de la frontière.

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Reportage de ferme
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Sylvaine et Jacques et leurs deux fils, Olivier et William
Sylvaine et Jacques et leurs deux fils, Olivier et William. Leur sœur, Laurie était absente au moment de la prise de la photo.

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Patrick Dupuis

Directeur et rédacteur en chef au magazine Coopérateur

Agronome diplômé de l’Université McGill, Patrick travaille au Coopérateur depuis une trentaine d’années.

Chaque année, pendant le temps des sucres, la famille se sépare. Façon de parler. C’est que les deux fils de Steve Jacques et de Sylvaine Veilleux – William et Olivier – mettent le cap vers les États-Unis, dans l’état du Maine, à proximité du village de Sainte-Aurélie, pour aller y faire bouillir l’eau des 61 000 entailles de l’érablière qu’ils exploitent au sud de la frontière.

Du côté canadien, à 2 h 30 de route de là, à La Patrie, dans la région de l’Estrie, où l’érablière familiale de 66 000 entailles est établie, c’est Sylvaine qui, pendant cette effervescente période de l’année, garde un œil attentif sur les activités de bouillage. Au total, des deux côtés de la frontière, 127 000 entailles sont en production.

L’Érablière L’Or des Monts, le nom que Sylvaine a donné à leur entreprise acéricole, se situe à proximité de la réserve du ciel étoilé du parc national du Mont-Mégantic. Par temps dégagé, on distingue bien l’ASTROLab au sommet du mont.

On s’en doute, le sucre blanc raffiné n’a pas sa place chez le couple. La conversation s’amorce autour d’un café sucré au sirop d’érable.

L’acériculture est dans la famille Jacques depuis déjà un bon moment. Les parents de Steve possédaient une érablière en Beauce. C’est le frère de Steve qui en prend la relève en 2001. Ce dernier avait d’abord acquis, en 1995, une érablière à La Patrie, celle-là même que Steve et Sylvaine lui rachèteront en 2001.

Mais quelques années auparavant, en 1998, alors qu’il est directeur général de La Coop des Cantons, Steve avait acheté avec Sylvaine une première érablière de 7000 entailles. D’autres acquisitions dans la région suivront au fil des ans pour porter le total à 66 000 entailles. « L’intérêt pour cette production est en nous depuis longtemps », dit-il.

Installations pour la production acéricole

Changement de cap

En 2014, dans la vague de fusion des coopératives du réseau coopératif, Steve est forcé, à 44 ans, de quitter ses fonctions de directeur général de La Coop des Cantons. Habitué de gérer une coopérative au quotidien, avec toutes les responsabilités qui lui incombaient, il commence, après une année à temps plein à l’érablière, à se chercher de nouveaux projets.

Il a besoin d’un défi pour meubler ce temps « libre ». Se retrouver seul dans le bois pendant de longues heures, à ne se consacrer qu’à ses érables, fait remonter en lui le sentiment d’entrepreneur qui l’a toujours animé. La vie bien remplie qui l’occupait lui manque. Il se met à la recherche d’autres érablières à acheter.

L’aventure se poursuit aux États-Unis. C’est là qu’il déniche, en 2016, une érablière dont il peut tirer profit. L’acériculture sera son nouveau projet de vie auquel il se consacre à temps plein depuis.

Le sirop du Maine

D’autres acériculteurs québécois exploitent aussi de nombreuses entailles au sud de la frontière, dans ce même secteur du Maine, et ce, depuis les années 1950. À une certaine époque, des producteurs agricoles, notamment, allaient y bûcher pendant les mois d’hiver. Puis, avant les semis, certains producteurs cherchaient à s’occuper. Entailler les érables qui s’y trouvaient venait combler ce vide printanier.

C’est ainsi qu’on fonda alors, dans le Maine, La Coop des producteurs de sucre américain de Dorchester, dont seuls des producteurs et productrices acéricoles du Québec, pour la plupart de la région de Chaudière-Appalaches, sont membres. On en compte 42. Steve siège maintenant au conseil d’administration de cette coop. Dans ce secteur, on produit environ un quart du sirop d’érable du Maine.

La coopérative s’occupe entre autres de tout le processus pour l’obtention des permis de travail et des autorisations nécessaires aux acériculteurs et à leur personnel. Aux États-Unis, la famille Jacques-Veilleux embauche des travailleurs mexicains. « Des Border Patrols font parfois irruption dans les boisés pour vérifier si les papiers des travailleurs sont en règle », raconte Steve. À La Patrie, ce sont des travailleurs québécois et, depuis 2022, des travailleurs guatémaltèques qui se sont ajoutés pour leur prêter main-forte. Au total, une dizaine d’employés les appuient dans leurs tâches quotidiennes.

Les terres de ce secteur du Maine appartiennent à des intérêts privés américains ou québécois (Solifor). Les acériculteurs les louent pour des baux d’une durée de 15 ans. La famille Jacques-Veilleux n’est donc pas propriétaire du terrain de l’érablière qu’elle exploite de ce côté de la frontière.

« Ce secteur est peu peuplé, note Steve. Le village le plus proche, du côté américain, se trouve à plus de deux heures de route par des chemins forestiers. L’éloignement des érablières qui s’y trouvent les rend inintéressantes pour une relève américaine, même si les propriétaires canadiens ne souhaitent pas pour autant s’en départir. »

« De façon générale, dans le Maine, les érablières sont moins chères, précise Olivier, mais les coûts d’exploitation sont plus élevés à cause du taux de change et des prix de l’huile pour faire fonctionner l’évaporateur et les génératrices. »

« Les tarifs imposés sur l’acier canadien par l’administration du locataire de la Maison-Blanche nuisent à l’importation d’équipements d’érablière vers les États-Unis », ajoute Steve.

Steve Veilleux observant un érable
L’Érablière L’Or des Monts possède des sites de production à La Patrie, à Bury et à Scotstown, en Estrie. L’entreprise loue également des entailles du ministère des Ressources naturelles et des Forêts qui sont attachées à l’érablière principale.

La qualité de l’entaillage, c’est sacré.

« La qualité de l’entaillage compte pour 50 % du rendement de l’entaille, souligne Steve, qui, à une époque, a été président de La Coop La Patrie. Pour l’autre 50 %, c’est la gestion des fuites dans la tubulure. »

« On a un patron d’entaillage précis pour maximiser le rendement, poursuit William. Chaque année, on refait la tubulure sur 7000 à 8000 entailles. Les tubulures durent de 15 à 20 ans. »

En plus de l’entaillage, on aménage la forêt et on bûche le bois qui alimente l’évaporateur. Ce dernier est doté, à l’arrière, d’un système de chargement automatique du bois.

Des séparateurs manuels et intelligents, qui peuvent être contrôlés à distance à l’aide d’un téléphone, permettent, grâce à l’osmose inversée, de réduire par 12 fois le volume d’eau. « La sève entre à 2 °Bx pour en sortir à 24 ou 26 °Bx », décrit Steve.

« Durant la saison, qui s’échelonne du 1er mars au 20 avril (dans le Maine, elle commence parfois deux semaines plus tard), on bout jusqu’à 25 ou 30 fois, ce qui ne demande pas moins de 220 cordes de bois (16 po) au Canada. Chauffer une maison demande de 7 à 10 cordes », image Sylvaine.

Le rendement à l’entaille varie de 4 à 6 lb. « Notre objectif, c’est d’atteindre 6 lb de moyenne et de figurer parmi les 10 % des érablières les plus productives au Québec », projette Sylvaine.

L’érablière familiale est membre de Citadelle, coopérative de producteurs de sirop d’érable, depuis plus de 25 ans. On y livre chaque année quelque 850 barils de 34 gallons de sirop.

Du côté américain, environ 600 barils de 45 gallons de sirop trouvent preneur chez Bascom Maple Farms, dans l’état du New Hampshire.

Au total, des deux côtés de la frontière, Steve, Sylvaine, William et Olivier produisent, lors de bonnes saisons, 750 000 lb de sirop certifié biologique par Ecocert au Québec et par la Maine Organic Farmers and Gardeners Association (MOFGA) aux États-Unis.

Donner aux suivants

Steve et Sylvaine ont amorcé le processus de transfert à leurs deux fils. William, 28 ans, a fait des études en administration et Olivier, 22 ans, a fait été formé à l’ITAQ en Gestion et technologie d’entreprise agricole (spécialité production bovine) et possède également un DEP en mécanique agricole.

« La demande de sirop d’érable est en croissance, et c’est une production qui peut apporter une rentabilité intéressante », appuie Steve.

Olivier et William aimeraient bien donner une nouvelle impulsion à l’entreprise familiale, ici au Québec, et aux États-Unis où de nombreuses entailles pourraient encore être exploitées, indique Olivier. Une histoire à suivre!

Cet article est paru dans le Coopérateur de janvier-février 2026.

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