Combien de GES émet notre entreprise?
Rencontrés dans la salle de réunion de la Ferme Landrynoise, les frères Carl et Daniel Landry (âgés respectivement de 50 et 57 ans) veulent savoir exactement quelles sont leurs émissions de carbone à l’hectare ou à l’hectolitre de lait. « Est-ce qu’on produit des GES? demande le benjamin. Est-ce qu’on est carboneutres? Cette information va nous permettre de réduire rapidement notre empreinte carbone et de profiter du marché. » Carl et Daniel sont deux des six actionnaires de la plus grosse ferme laitière de la province : 1400 vaches en lactation et 1821 ha en culture.
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L’agriculture représente environ 10 % des GES au Canada. Et les principales sources de GES du secteur sont la fermentation entérique, le travail du sol, la fertilisation azotée et la gestion des lisiers.
Assiste à cette petite réunion conviviale Jacques Nault, agronome et vice-président de Logiag, une entreprise de développement de logiciels et de services-conseils. Avec son équipe, celui-ci a mis au point et affine un outil de calcul des GES à la ferme. Il utilise entre autres (avec autorisation) le programme Holos, développé par les scientifiques d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC). Ce programme consiste à mesurer les GES émis par le secteur agricole selon des protocoles scientifiques internationaux. Il permet de comparer les émissions polluantes entre les 195 pays signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques.
« Nous avons mis le logiciel Holos à la sauce Logiag afin de l’adapter au Québec », dit Jacques Nault. Le consultant explique que les plans agroenvironnementaux de fertilisation (PAEF) constituent déjà une excellente base de données pour mesurer les GES à la ferme. Par exemple, on connaît l’historique du travail du sol et des rotations de cultures, le tonnage d’engrais, de fertilisants et de pesticides, et la description du cheptel. Le logiciel de Logiag bonifie cette information – on pourrait parler d’un PAEF 2.0.
Grâce à ce logiciel, il est dorénavant possible de calculer les émissions d’équivalent CO2 (éq. CO2) générées en amont d’une entreprise agricole (soit dans la fabrication des intrants : engrais, pesticides, chaux, etc.) ainsi que les émissions produites directement par l’entreprise (le troupeau, son alimentation, la gestion des lisiers et des champs, les quantités de carburant utilisées par le parc de machinerie, l’électricité qui alimente les étables, etc.).
Mégafermes ou petites fermes?
« Qu’est-ce qui émet le plus de GES : une grosse ferme laitière de 1000 vaches ou 10 fermes de 100 vaches? » demande Carl Landry. Selon lui, l’alimentation du troupeau compte beaucoup pour diminuer les émissions de méthane – un gaz dont l’effet de réchauffement est 24 fois plus important que le CO2 – provenant de la digestion des vaches. La Ferme Landrynoise produit du lait fourrager, et le troupeau est alimenté de foin, d’ensilage de maïs et d’un peu de maïs-grain.
En matière de gestion des lisiers, le séparateur des parties solide et liquide installé à la Ferme Landrynoise permet de réduire l’émission d’un puissant GES, le protoxyde d’azote (N2O), dont l’effet de réchauffement est près de 300 fois plus important que le CO2. En même temps, l’engin produit une litière confortable pour le troupeau entier de 2900 vaches. Et il permet des économies annuelles de litière estimées entre 200 000 et 300 000 $. Le séparateur de lisier engendre aussi des économies de transport et d’émissions de GES, sans quoi l’entreprise serait obligée de commander « une van de bran de scie tous les huit jours ». Selon les deux frères, la collecte de lait par un camion qui se rend dans une seule grosse ferme est plus écologique qu’un camion qui se rend dans 10 petites fermes.
Les agriculteurs pour sauver la planète!
Pour réduire leurs GES, les frères Landry peuvent miser, entre autres1, sur le Fonds d’action à la ferme pour le climat, de 200 millions $, annoncé à la mi-août par Marie-Claude Bibeau, ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada. En même temps, le gouvernement Trudeau étudie la possibilité pour les grands pollueurs – industrie du pétrole et du gaz, cimenteries, etc. – d’acheter des millions de tonnes de GES entreposées dans le sol des agriculteurs, pour réduire leur empreinte écologique.
Jacques Nault calcule qu’à la Ferme Landrynoise une réduction de deux tonnes d’équivalent CO2 à l’hectare, sur les 1800 ha, vaudra 612 000 $ par année sur le marché du carbone après 2030. Le hic, c’est qu’il est difficile de garantir, par exemple à l’industrie du pétrole et du gaz, que ces tonnes de pollution vont rester prisonnières dans le sol pendant 50 ou 100 ans.
Lui-même écoanxieux à cause de la bombe climatique, Jacques Nault croit que les efforts des agriculteurs pour diminuer leurs GES devraient être rémunérés par les transformateurs et les grandes chaînes alimentaires, plutôt que par Shell ou Petro-Canada. « Les consommateurs vont payer un peu plus cher pour un fromage carboneutre d’Agropur, par exemple, dit-il. D’une part, on encourage l’achat local. De l’autre, il n’y a pas de prix pour sauver la planète! »
Les frères Landry, qui sont membres de la coopérative Agropur, ont déjà une idée précise pour réduire leurs émissions de GES de deux tonnes d’équivalent CO2 par hectare. « On va augmenter les semis d’engrais verts sur nos superficies, réduire l’application d’azote dans le maïs et miser sur les plantes intercalaires dans cette production », dit Carl. Quant à l’avenir d’un possible « lait ou fromage carboneutre », il repose sur le portefeuille des consommateurs.
1 André Lamontagne, ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, a instauré le Plan d’agriculture durable (PAD) 2020-2030.
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