Votre passion agricole est-elle harmonieuse ou obsessionnelle?
Entre bien-être et épuisement, comment la passion peut-elle s’équilibrer? Voyons ce qu’en dit le domaine de la psychologie.
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Selon les travaux de Robert Vallerand, chercheur québécois dans le domaine de la psychologie positive, il y aurait deux types de passion : la passion harmonieuse et la passion obsessive.
La passion harmonieuse « La passion est une activité qu’on aime et pour laquelle on investit du temps et de l’énergie. La passion harmonieuse a des effets positifs : du bien-être, de l’énergie, du plaisir, etc. » La passion obsessive « La passion obsessive prend le contrôle de la personne et engendre des effets négatifs : rumination, rigidité, épuisement, etc. Cette passion obsessive empêche la personne de prendre le temps de s’arrêter. Elle finit par occuper trop de place dans sa vie et mène souvent à des conflits relationnels. [...] Elle se développe par des motivations extérieures à la personne : l’argent, le matériel, le succès, le regard des autres, et aussi par l’obligation d’adopter un comportement imposé par une tierce personne, souvent un parent. » Source : Nathalie Tanguay, Le manuel du bonheur en agriculture, p. 95. |
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Le besoin d’accomplissement et de performance
« Est-ce qu’on possède une passion ou est-ce la passion qui nous possède? » interroge Pierrette Desrosiers, M. Ps., psychologue du travail, conférencière, auteure et coach d’affaires spécialisée en agriculture. On mêle parfois le mot « passion » à des motivations extrinsèques, croit la psychologue. Pour certaines personnes, c’est une façon d’être reconnues et de se prouver quelque chose.
Prenons en exemple un agrandissement d’étable. Admettons que les chiffres derrière ce beau projet révèlent qu’il ne sera jamais rentable et que, en plus, personne ne saura jamais que l’entreprise a pris de l’expansion. Ce serait gardé secret et il n’y aurait jamais de reconnaissance publique. « Est-ce que le producteur irait de l’avant quand même? C’est une bonne question pour savoir s’il s’agit d’une passion harmonieuse ou obsessive », ajoute Pierrette.
Vouloir à tout prix obtenir de la reconnaissance au péril du reste de sa vie est une source d’épuisement professionnel, qu’on appelle aussi un burnout. Selon la psychologue, pour aimer son métier, il faut plutôt trouver dans l’entreprise ce dont on a besoin. « Qu’est-ce qu’on a besoin de vivre, d’avoir, de faire ou d’être dans la ferme pour continuer à être motivé, à être engagé et à apprécier ce qu’on fait? Qu’est-ce qu’on trouve important? En se posant ces questions, les valeurs profondes d’une personne se manifestent et ce sont elles qui permettent de relever des défis. Si on n’est pas très engagé, qu’on ne connaît pas son “pourquoi” et ses motivations profondes... eh bien, on va flancher aux premières embûches. »
La passion peut aussi devenir tellement obsessive qu’elle interfère dans les autres sphères de la vie : santé physique, santé mentale, couple, temps libre, finances, ressources, etc. La passion pour l’agriculture ne doit donc pas être aveugle, ajoute la psychologue. Par exemple, il faut que l’entreprise nous fasse vivre et qu’on puisse en tirer un revenu. « Si l’on perd de l’argent année après année et que notre santé physique et mentale en souffre, ce n’est pas utile d’être passionné », ajoute-t-elle.
Avec une passion aveugle, l’entreprise peut nous consumer et amener une personne à sa perte. Comme en amour. En agriculture, pour différentes raisons, il y a des gens qui acceptent, au nom de la passion, des conditions que les employés, comme des journaliers, n’accepteraient jamais. Selon moi, c’est une erreur fondamentale. C’est bon de se questionner et de se demander : de quoi ai-je besoin pour continuer d’aimer ce que je fais?
— Pierrette Desrosiers, M. Ps., psychologue du travail
Chercher l’équilibre en agriculture
Pour vivre une passion agricole harmonieuse, enrichissante, motivante et bienfaisante, c’est-à-dire qui procure du bien-être, de l’énergie et du plaisir, plusieurs producteurs mentionnent l’importance de trouver un équilibre.
« La passion, selon moi, ça manque d’équilibre. C’est un risque pour les partenaires d’affaires, les conjoints et conjointes et les enfants », croit Richard Ferland, président de Sollio Groupe Coopératif.
« Bien souvent, nous les agriculteurs, nous avons dû apprendre à nous outiller et à nous former avant de commencer à prendre du temps pour nous, affirme Martin Caron, président de l’UPA. Il y a des apprentissages qu’on doit faire de ce côté-là pour ne pas s’oublier. Ça prend un équilibre. »
Enfin, Renaud Péloquin, producteur de grandes cultures, écrit ceci dans sa chronique « Semer l’équilibre » : « Aujourd’hui, je réalise que la passion, c’est comme un sol en santé : si on la compacte – ou qu’on l’épuise – elle perd en productivité. Mais si on investit dans son équilibre, elle devient résiliente et durable. »
Témoignage de Martin Caron, président de l’UPA« Quand nous avons repris la ferme, mon épouse et moi avions comme priorité d’avoir un employé à temps plein pour être capables d’avoir du temps avec notre famille, pour prendre quelques fins de semaine de congé. Ce n’était pas nécessairement pour accroître la taille de l’entreprise, quoique si ça n’avait été que de moi, je l’aurais fait tout de suite! Ma passion mettait beaucoup de pression pour agrandir la ferme. Mais le fait d’avoir du temps m’a aussi permis de beaucoup m’impliquer au sein des organisations agricoles, de développer d’autres passions et de me réaliser au-delà de l’entreprise. Oui, j’ai la passion de l’agriculture, pour mon entreprise et pour l’agroalimentaire, mais j’ai aussi la passion d’être impliqué dans les organisations. Et mon épouse, Chantale, maintenait l’équilibre. Parfois, ça nous prend quelqu’un pour nous ramener à l’essentiel. Elle me disait souvent : “Si tu as le temps de faire ça, il faut que tu aies le même temps pour la famille.” Ce n’était pas toujours facile! Le dire, ça semble si simple, mais le faire, c’est autre chose. » |
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Trop de passion pour les expositions agricolesLes expositions agricoles attirent les foules. Les éleveurs qui y participent engagent plusieurs dépenses, bien qu’ils n’aient aucune garantie de faire de l’argent en retour. « Beaucoup de producteurs m’ont dit qu’ils payent pour participer à des expositions, raconte Pierrette Desrosiers. Ça coûte très cher et ça demande beaucoup de temps et d’énergie. J’ai vu beaucoup de conflits émerger dans les entreprises et les familles parce que les gens se surinvestissaient dans les expos. Certains allaient même jusqu’à dire que c’est comme une maladie. Il serait intéressant qu’ils se demandent : cette passion, qu’est-ce qu’elle apporte? Pour que la passion pour les expositions soit harmonieuse, c’est tout le processus qui doit apporter du plaisir (préparation des animaux, lavage, présentation). Quand l’objet du plaisir se limite aux prix à remporter, on tombe dans la passion obsessive. » Richard Ferland, président de Sollio Groupe Coopératif, a lui-même fini par faire une croix sur les expos. « Je me suis déjà rendu malade quelques fois. J’étais passionné par les expositions. Mais il n’y avait pas d’argent à faire avec ça. Ça coûtait trop cher et ça me demandait trop d’énergie. » Il ajoute avoir croisé des personnes qui ont dépensé des fortunes pour préparer leurs vaches aux expositions. « J’ai vu des producteurs qui étaient passionnés d’expositions et qui ont fait faillite, ajoute-t-il. Ils pensaient tout le temps à ça et toutes les décisions étaient prises en fonction des expos. » La passion, oui, mais à quel prix? |
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Cet article est paru dans le Coopérateur de novembre-décembre 2025.