Résistance aux herbicides : problèmes et pistes de solution

Entrevue avec David Miville, agronome et malherbologiste, sur la résistance, ses causes et les solutions pour y faire face.

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Article technique
Protection des cultures
Amarante tuberculée
Amarante tuberculée

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Patrick Dupuis

Directeur et rédacteur en chef au magazine Coopérateur

Agronome diplômé de l’Université McGill, Patrick travaille au Coopérateur depuis une trentaine d’années.

Le 17 février, lors du Rendez-vous végétal, nous avons interviewé David Miville, agronome et malherbologiste au Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection (MAPAQ), sur la résistance, ses causes et les solutions pour y faire face.

Patrick Dupuis : D’abord, qu’est-ce que la résistance?

David Miville : Le développement de la résistance est un phénomène naturel d’adaptation des populations de mauvaises herbes. Elle s’installe graduellement, par accumulation d’individus détenant un mécanisme leur permettant de survivre aux herbicides.

Il s’agit généralement de mutations dans leur ADN, donnant une résistance spécifique à un herbicide ou un groupe d’herbicides avec le même mode d’action. C’est comme une nouvelle serrure qui n’accepte plus la clé que l’on avait l’habitude d’utiliser. Ainsi, doubler la dose d’un herbicide ne fonctionnera pas davantage. Ce serait tenter de débarrer la porte d’entrée à l’aide de deux anciennes clés.

On réalise aussi, et ça c’est inquiétant, que les plantes développent, face aux attaques d’herbicides, une riposte qui n’est pas issue de mutations. C’est une accumulation de mécanismes de défense dans la plante, au fil des croisements et des générations, contre une attaque non spécifique à un herbicide ou à un groupe d’herbicides.

Au sein d’une population de mauvaises herbes, on retrouve une grande diversité d’individus. Certains sont très sensibles aux herbicides, d’autres le sont à peine, même à la dose homologuée. Cette diversité génétique permet à certains individus de survivre aux traitements, notamment lorsque des doses réduites d’herbicides sont appliquées. Le croisement de ces individus peut produire des descendants résistants à la pleine dose, et ce, même d’herbicides qui n’ont jamais été utilisés dans le passé. Le phénomène de résistance est multifactoriel.

PD : Quelles sont les principales espèces de mauvaises herbes résistantes aux produits de protection des cultures au Québec?

DM : La principale, c'est la petite herbe à poux. Elle a rapidement développé une résistance à plusieurs groupes d'herbicides largement utilisés en grandes cultures, soit les groupes 2, 4, 5, 6, 9 et 14 (voir encadré). Elle représente plus de 30 % des cas de résistance. Un plant produit jusqu’à 6000 graines, qui peuvent survivre 40 ans.

L’amarante tuberculée est également une espèce problématique. Elle a fait son apparition ici par l’entremise d’équipements en provenance des États-Unis. Elle s’est rapidement propagée d’une entreprise agricole à l’autre. On lui attribue un peu plus de 20 % des cas de résistance, notamment aux herbicides des groupes 2, 5, 9, 14 et 27. Un plant peut produire 300 000 graines.

Cette plante est en émergence de juin à novembre. Elle ne vous lâchera pas. Le seul espoir, c’est que la durée de vie de ses graines n’est que de 4 ou 5 ans.

En semis direct tout particulièrement, la vergerette du Canada, résistante aux herbicides des groupes 2 et 9, est aussi fortement présente. Son potentiel de dissémination, notamment par le vent, est élevé. Elle compte pour un peu plus de 8 % des cas de résistance.

Dans le soya, la morelle noire de l'Est développe facilement une résistance aux herbicides du groupe 2. La moutarde des oiseaux est résistante au glyphosate, et on surveille l’amarante de Palmer, en raison de sa capacité à s’adapter et à résister à presque tous les herbicides.

Les mécanismes de résistance s’additionnent. On parle notamment de résistance croisée et multiple. La résistance croisée, c'est la résistance à plusieurs herbicides d’un même groupe. La résistance multiple, c’est la résistance dans une même population à plusieurs groupes d'herbicides.

PD : Y a-t-il des signes qui permettent de détecter une résistance chez les mauvaises herbes?

DM : Après avoir utilisé un herbicide pendant quelques années pour contrôler une mauvaise herbe, on commence à observer plusieurs plants, à certains endroits de son champ, qui demeurent bien vivants après une application.

On remarquera de la variabilité dans les symptômes. Des plants morts, des plants sains, d’autres entre les deux. C’est rarement l’ensemble du champ qui s’avère résistant.

La résistance se propage graduellement, sur plusieurs années. Il faut rester vigilant. Une détection précoce facilite la gestion et le contrôle de la situation.

PD : Que recommandez-vous pour lutter contre cette résistance?

DM : La piste de solution la plus simple et la moins coûteuse, c’est la prévention. Elle commence par une bonne connaissance des principales mauvaises herbes au Québec et dans sa région.

Il importe aussi de bien connaître ses champs. Marchez-les. Observez-les. Prenez le temps, si c’est le cas, d’identifier vos pratiques à risque : le manque de diversification des cultures, l’absence de rotation, l’usage répété des mêmes groupes d’herbicides.

Les herbicides du groupe 2 sont extrêmement efficaces, mais il est aussi extrêmement facile de développer de la résistance. Si un producteur utilise année après année le même herbicide ou la même culture, il exerce une pression de sélection qui favorise l’apparition de mauvaises herbes résistantes. Celles-ci se reproduiront et transmettront leur résistance à leurs descendants.

Étalez vos dates de semis. Choisissez des variétés bien adaptées à vos régions. Pratiquez également la lutte mécanique pour diversifier vos approches. Les unités de broyage à la sortie de la batteuse sont efficaces.

En matière de fertilisation, appliquez le principe des 4B, le bon produit, au bon endroit, au bon moment et au bon dosage. Cette mesure réduira considérablement l'accès des mauvaises herbes aux éléments fertilisants.

Les facteurs externes de contamination jouent aussi un rôle important. Un nouvel équipement, tout comme celui d’un forfaitaire, doit préalablement être nettoyé avant d’être utilisé dans l’entreprise. Une batteuse non nettoyée peut contenir plus de 700 000 graines.

L’importation de fumier peut également être un facteur de contamination, tout comme l’utilisation de semences non certifiées.

PD : Quels sont les risques associés à une mauvaise gestion de la résistance et les impacts de celle-ci sur les cultures?

DM : Ils seront de natures agronomiques, économiques et environnementales. Une espèce hautement colonisatrice, par exemple, entraînera de fortes diminutions de rendement.

Les méthodes de lutte nécessiteront des herbicides qui sont non seulement plus coûteux, mais aussi potentiellement plus risqués pour la santé humaine et l’environnement.

Une mauvaise gestion peut mener à une perte de contrôle de certaines espèces, ce qui est un enjeu majeur.

PD : Y a-t-il des ressources ou des programmes de soutien disponibles pour accompagner les producteurs dans cette lutte?

DM : Oui, plusieurs ressources existent. Les experts et conseillers des producteurs sont les mieux placés pour les faire connaître.

Aussi, l’identification des mauvaises est essentielle. Les amarantes, par exemple, peuvent être trompeuses. Les deux mauvaises herbes les plus problématiques en agriculture sont l’amarante tuberculée et l’amarante de Palmer.

Ces dernières sont difficiles à différencier de l’amarante à racine rouge et de l’amarante de Powell, celles-là très communes, moins agressives et peu problématiques.

C’est généralement de cette façon que l’amarante de Palmer, la pire de toutes, peut s’installer dans un champ, car on la confond avec l’amarante à racine rouge ou de Powell, mais elles n’ont pas du tout la même biologie.

Pour cette raison, le laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection (LEDP) du MAPAQ offre gratuitement le service d’identification moléculaire des amarantes ainsi que la détection de leurs résistances.

Pour en savoir plus sur l’amarante de Palmer.

Exemples de produits selon les groupes d’herbicides

2 - Classic, Pursuit
3 - Prowl
4 - Engenia, Enlist
5 - Atrazine, Sencor
6 - Basagran Forte
9 - RoundUp
10 - Liberty
14 - Reflex, Eragon
15 - Dual, Frontier
27 - Callisto

Cette entrevue est paru dans le Coopérateur d'avril 2026.

Merci de votre participation!

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