Un transfert terre à terre

La ferme s’appelle « Laitue St-Jacques ». La laitue? C’est sa spécialité. Le nom St-Jacques? Connu de New York à Boston, de Toronto à Chicago!

Publié le
Reportage de ferme
Relève
Famille de Laitue St-Jacques
« Les pommes ne sont pas tombées loin des arbres », justifie Robert St-Jacques. « On est fiers de nos enfants », articule Linda Lemieux. Autour d’eux, leurs fils Nicolas et Samuel.

Auteurs de contenu

Image de Étienne Gosselin

Étienne Gosselin

Agronome et rédacteur

Étienne est détenteur d’une maîtrise en économie rurale et œuvre comme pigiste en communications. Il cultive commercialement le raisin de table à Stanbridge East dans les Cantons-de-l’Est.

Mi-octobre. Il reste des laitues dans les champs de Sainte-Clotilde. Elles sont précieuses. On les a chouchoutées de longues semaines, luttant contre des sécheresses prolongées, des adventices étouffantes et des attaques de pucerons et de mildiou, mais voilà que c’est le gel qui fait craindre. Samuel St-Jacques soulève une couverture flottante capable de conserver quelques degrés de plus. Il est 7 h 15, le soleil pointe, la guerre est gagnée.

Au bout du champ, la récolteuse s’ébranle : 24 coupeurs placent des laitues sur les convoyeurs. Elles sont emballées et mises en boîte au champ, mais il faut vite se rendre au refroidisseur sous vide qui pompe la chaleur et l’humidité des laitues pour une meilleure conservation après-vente. L’expédition vers les marchés se fera le jour même, fraîcheur oblige. Pour mériter un dollar de plus la boîte, les St-Jacques s’exercent à la constance dans la qualité. On recherche la laitue St-Jacques comme on recherche le maïs de Neuville!

Maraîchage sans accrochage

Pour Robert St-Jacques, la terre, c’est viscéral. À cinq ans, son père, qui défrichait la terre tout en travaillant à l’Alcan à Beauharnois, l’assoyait sur le tracteur pour qu’il pilote l’arracheuse qui déterrait un rang de patates à la fois. Robert n’était même pas capable de toucher aux pédales! Il y a 10 ans, la séparation de la ferme familiale a été à l’origine de la création de Laitue St-Jacques.

En 2006, un accident de VTT a laissé Robert tétraplégique. Après six mois de réhabilitation et l’aide inconditionnelle de sa conjointe Linda Lemieux, il est revenu à ses terres, se déplaçant en camionnette adaptée. Handicap ou pas, il est encore le premier au champ, le dernier sorti. « Je n’essaie plus de faire ce que je faisais avant, c’est impossible, explique l’homme. J’essaie de faire mieux ce que je peux encore faire, les ventes, et échanger avec les employés. »

Et conseiller ses fils. La passation des pouvoirs est bien entamée. Si Robert n’a gardé qu’un seul client et cultive le laisser-aller, Nicolas s’occupe du reste. L’un des deux fils de Linda et Robert a toujours un écouteur vissé à l’oreille pour gérer les stocks, organiser les livraisons, échanger de l’information sur les prix et tenir à jour le registre de salubrité et de certification alimentaire CanadaGAP. Ses journées commencent souvent en boxeur, les fesses au bord du lit, à texter et répondre aux urgences! Pendant 16 ans, il a livré et négocié des produits maraîchers de nuit au marché central. Camionneur, c’est ce qu’il voulait faire dans la vie. Sa douce, Jade, détentrice d’un permis de classe 1, exploite une entreprise de transport de légumes et comprend très bien son mode de vie.

Linda, c’est « la structure de l’entreprise », la rassembleuse. Si les bureaux attenants à l’entrepôt sont propres et si bien décorés, c’est grâce à celle qui aime faire les choses dans les règles de l’art en matière de comptabilité, gestion et ressources humaines. Voulant les protéger, elle n’a pas encouragé ses garçons à pratiquer le maraîchage, trop consciente des sacrifices, les semaines normales l’hiver, les semaines doubles l’été. La native de Sainte-Clotilde a cassé des fèves pour ensuite faire des études en secrétariat juridique pour s’extirper du milieu agricole, mais Robert a croisé sa route!

Au champ, la relève est assurée par Samuel. Il côtoie sur une base hebdomadaire l’experte en culture maraîchère d’Uniag Coopérative, l’agronome Raja Massaoudi. Transplantation, fertilisation, pulvérisation : il ne chôme pas! Quand est venu le temps d’acquérir un équipement de désherbage de précision intelligent, les frères ont monté un dossier. « Ils ont fait leurs calculs pour nous montrer combien on économiserait en main-d’œuvre et en pesticides », relate Linda, démontrant leur sérieux dans le désir d’innover et de maintenir la santé financière de la ferme. Sa douce, Véronika, productrice de haricots, exploite une entreprise maraîchère et comprend très bien son mode de vie – impression de déjà-vu?

Et le transfert de la ferme?

Pendant un an, on a eu recours à une conseillère spécialisée en transfert d’entreprise pour ne rien laisser au hasard, crever des abcès, dire le non-dit et surtout bien le dire. Le transfert a commencé par un don de 20 % des actions aux deux relèves. La cogestion se poursuivra probablement pendant cinq ans, les réunions formelles étant plutôt rares quand la coupe de la laitue commence.

De bons légumes cultivés sur terre minérale ou terre organique, par une ferme dont le transfert se déroule rondement. Un transfert, en somme, terre à terre!

Cet article est initialement paru dans le Coopérateur de mars 2026.

Merci de votre participation!

Explorer davantage

Autres suggestions de lecture

Reportage de ferme
Relève

Partir pour mieux revenir

Oui, Patrick de la Ferme M.B. Pelletier allait joindre la ferme, mais il a d’abord exploré de nouvelles idées pendant 10 ans comme expert-conseil.
Reportage de ferme
Relève

Cultiver la communication

Unissez un agriculteur, un plombier et une comptable et vous aurez toute une équipe agricole. Bienvenue à la Ferme de Ste-Victoire, à Ste-Victoire!