Une troisième voie pour encourager la relève et sauvegarder le secteur agricole?
La reprise collective pourrait être la réponse qui comble les aspirations des jeunes, à la condition que le milieu se transforme en profondeur.
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Depuis plusieurs années, le milieu agricole fait face à un constat difficile qui remet même en question la viabilité des fermes au Québec. Le rêve d’exploiter une ferme et d’en devenir propriétaire est vu comme étant un objectif presque inatteignable en raison des différentes pressions économiques et sociales : hausse vertigineuse du prix des terres, spirale des frais d’intérêt, rentabilité en baisse et charge de travail élevée. Il s’agit de quelques-uns des défis auxquels la relève doit faire face, alors que le processus de transfert est déjà ardu dans des conditions idéales.
Des défis pour la relève et l’agriculture
Les chiffres ne trompent pas. Le transfert familial, la modalité de transfert la plus courante historiquement, est en baisse continuelle, passant de 59 % en 2011 à 54 % en 2021. La reprise non apparentée représente seulement 10 % des modes d’établissement et 16 % des modes de reprise agricole. Alors que la moyenne d’âge des propriétaires agricoles est de 56 ans, 91 % d’entre eux n’ont pas de plan de relève et ils sont de plus en plus nombreux à ne pas avoir de relève affichée.
En parallèle, le Québec a perdu une part massive de ses exploitations agricoles. Si le nombre de fermes s’est stabilisé autour de 29 000 selon le recensement de 2021, les chiffres montrent que la diminution du nombre de fermes a repris dans les dernières années, ce qui a mené au démantèlement des terres en faveur du développement immobilier et à la dévitalisation des régions.
C’est dans ce contexte que la recherche terrain du Centre d’études en responsabilité sociale et écocitoyenneté (CÉRSÉ) intitulée Portrait de la réalité de la reprise collective des fermes agricoles au Québec a été réalisée, afin d’explorer l’option de la reprise collective d’une entreprise agricole pour les agriculteurs de la relève. Cette recherche terrain s’inscrit dans un vaste projet de recherche intitulé Innover pour soutenir et développer la reprise collective des entreprises agricoles au Québec, actuellement mené par le CÉRSÉ en collaboration avec le Centre d’innovation sociale en agriculture (CISA). Sept partenaires issus de l’économie sociale et du secteur agricole participent à ce projet financé par le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie (MEIE).
Nouvelle génération, nouvelles valeurs
L’étude montre que le profil de la relève change. Une nouvelle génération d’agriculteurs vient grossir les rangs de la relève. Elle porte des valeurs basées sur l’écologie, les circuits courts, l’éducation et la justice sociale et alignées sur celles de la reprise collective. Or, la réalité du milieu agricole et le modèle coopératif compliquent ces types de transfert.
Profil de la nouvelle génération de relèveL’étude qualifie d’atypique la nouvelle génération d’aspirants agriculteurs qui se greffe à la relève agricole :
Leurs valeurs :
Aussi, en 2021, 44 % de la relève agricole occupait un emploi en dehors de l’entreprise comparativement à 38 % en 2006. Cet emploi extérieur représentait, en 2021, en moyenne 60 % du temps de travail des nouveaux agriculteurs et 72 % de leur revenu annuel. |
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Les reprises collectives dans le secteur agricole restent en effet très marginales au Québec. Seulement un pour cent des établissements de la relève seraient de nature coopérative, selon des chiffres transmis en 2023 par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ). Le nombre de fermes coopératives augmente tout de même. Elles sont passées de 24 en 2017 à 53 en 2024. Ce mode permet de relever plusieurs défis actuels de la relève en permettant l’accès à une entreprise établie, en allégeant le poids de la charge financière et le risque, mais aussi en offrant de meilleures conditions de travail et un équilibre de vie.
L’étude révèle que la faible popularité de ce type de reprise est liée en partie aux particularités du transfert en milieu agricole. Il s’agit d’un métier où les sphères professionnelles et familiales sont intimement liées en plus de contenir une symbolique forte : l’entreprise représente le patrimoine familial.
La reprise collective en milieu agricole est donc qualifiée de « processus complexe ». « Le transfert de la gestion et de la gouvernance de l’entreprise, de ses actifs et des savoirs, lit-on dans l’étude, peut s’avérer émotif et se doit d’être dûment réfléchi, encadré et accompagné par les acteurs du milieu agricole et de l’économie sociale. »
Types de fermes collectivesIl existe plusieurs formes de mode collectif. Le plus courant est la coopérative. Il peut s’agir d’une coopérative de travailleurs, de producteurs ou de solidarité (avec plusieurs catégories de membres). L’organisme à but non lucratif (OBNL) est utilisé lorsque la priorité absolue est la mission sociale ou environnementale et que les surplus sont réinvestis dans la mission. La fiducie d’utilité sociale agricole (FUSA) est davantage un mode de détention foncière : la terre est retirée du marché spéculatif et appartient à la fiducie pour une mission précise, ce qui la protège à perpétuité, et les repreneurs (qu’ils soient en coopérative ou en entreprise privée) louent la terre à long terme. La gouvernance est alors partagée entre les fiduciaires et les exploitants. |
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Des enjeux techniques et humains
L’étude énumère les différents enjeux, qui vont du volet financier ou administratif à la gouvernance et à la gestion, sans oublier tous les défis qui sont d’ordre personnel. À tout cela se greffe aussi le contexte socio-économique.
En matière de financement, les programmes actuels imposeraient des limites. Par exemple, le programme d’aide à l’établissement de La Financière agricole du Québec (FADQ) n’est pas accessible pour une bonne proportion des membres d’une coopérative. Il en est de même pour le financement des coopératives auprès de la FADQ et des établissements bancaires en raison d’une réticence de leur part ou de leur méconnaissance du modèle coopératif. La reprise collective est aussi perçue comme peu rentable.
Dans un contexte de transfert non apparenté déjà complexe, et considérant que plusieurs producteurs agricoles n’ont pas de plan de relève, cela pourrait expliquer la popularité croissante du démarrage d’entreprise agricole et de leur démantèlement.
Étude sur le terrain du modèle de ferme collectifUne autre étude réalisée par le CISA indique une majorité de coopératives de travailleurs ou d’actionnaires dans les fermes agricoles en mode collectif et l’apparition de copropriétés et de Fiducies d’utilité sociale agroécologique (FUSA). Il existe une forte concentration dans les petites exploitations de proximité, notamment en maraîchage diversifié et en acériculture, situées en Montérégie, en Estrie et en Chaudière-Appalaches. Plusieurs défis sont constatés, soit la transition d’une gestion familiale individuelle à une gestion collective, la rentabilité et l’aspect technique de la transition. On y voit toutefois une manière de réduire le fardeau financier et d’assurer la résilience. Le succès des fermes repose encore trop souvent sur la seule persévérance et les sacrifices personnels des cédants et des repreneurs. Comme le relève si judicieusement un participant à l’étude : « Le succès d’une reprise ne devrait plus dépendre de la capacité des agriculteurs à pallier seuls les failles du système. » |
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Revoir l’écosystème
Un bon accompagnement pourrait aider. Toutefois, peu de joueurs clefs disposent des services ou des connaissances nécessaires pour aider les jeunes intéressés par le modèle collectif. Ce dernier n’est pas non plus mis en valeur : cinq des 31 acteurs en milieu agricole ou collectif interrogés dans le cadre de la recherche terrain en parlent. Devant la complexité du transfert en agriculture, on avance qu’il existe un manque quant au soutien et au maillage.
Comme le mentionne l’étude : « Le métier d’agriculteur d’aujourd’hui n’est plus le même et l’écosystème d’accompagnement doit comprendre ces transformations afin de mieux outiller la relève et de répondre adéquatement à ses préoccupations. » La reprise collective n’est peut-être pas la solution unique à tous les défis actuels de la relève, mais elle représente une voie pour préserver l’agriculture au Québec... à condition qu’on mette en place les bons outils pour favoriser ce type de reprise!
Consultez les études de cas : |
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Cet article est paru dans le Coopérateur de mai-juin 2026.