D’une étable vénérable à une étable confortable
La Ferme Labonnechance a augmenté sa production laitière en passant du système de traite entravée à la traite robotisée dans une nouvelle étable.
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Après des décennies de loyaux services, l’étable de la Ferme Labonnechance était en fin de vie. Pour donner un second souffle à la production laitière, il fallait en ériger une nouvelle.
L’étable datait de 1963, l’année où la Place des Arts a été inaugurée à Montréal et où le président des États-Unis, John F. Kennedy, a été assassiné. Oui, elle était plus jeune que le village d’Hébertville, berceau du Lac-Saint-Jean, fondé en 1849, qui envisage actuellement la fusion avec Saint-Bruno et Hébertville-Station pour ne former qu’une entité, Hébertville. La grange-étable mansardée érigée par Lucien Labonté a longtemps suffi, même quand le fils de Lucien, Claude, et sa conjointe Nathalie Lachance ont pris la relève en 1989 et qu’ils produisaient alors 21 kg de quota. Le couple a même rallongé l’étable en 2005.
Mais depuis quelques années, le bâtiment était devenu désuet. Les normes de bien-être animal rendaient la poursuite des activités difficile. « Les vaches s’agenouillaient pour voler la moulée de la voisine! » illustre Mélanie Dufour, l’experte-conseil de Nutrinor Coopérative qui conseille la ferme. C’est en octobre 2023 que s’est conclu le projet de construction et « depuis un an, ils font du lait comme jamais, s’enthousiasme Mélanie. Ils ont atteint ce printemps plus de 40 litres quotidiens par vache, trois fois moins de cellules somatiques et moins de 5000 bactéries totales par millilitre ».
L’ancienne étable sert toujours. On y a aménagé un enclos pour l’alimentation automatisée des veaux. On la convertira en stabulation libre pour taures et génisses.
Labonté, Lachance, Labonnechance
Sacré rédacteur! Il évoque le logement des bêtes, alors que ce sont les humains qui animent la Ferme Labonnechance!
Bourru et bourreau de travail, Claude Labonté, 62 ans, en impose avec sa statude d’un mètre quatre-vingt-dix (six pieds et trois pouces), une pièce d’homme qui rappelle qu’il fut dans les années 1980 actif pendant quatre ans dans des compétitions d’hommes forts, se glissant en deuxième position mondiale dans sa catégorie! Sauriez-vous déplacer une brouette de 1225 kg (2700 lb) ou courir avec un sac de sable de 90 kg (200 lb)?
La blonde Nathalie, 59 ans, coiffeuse ayant aussi travaillé en comptabilité jusqu’en 2000, a troqué ces métiers stables pour celui de la production laitière, ce qui a forcé Claude à lui montrer à traire les vaches. Le va-et-vient constant sur la ferme et les petits-enfants qui y jouent, voilà ce qu’elle aime – bien qu’elle irait encore chercher les vaches au pâturage si elles n’étaient pas si bien traitées dans la nouvelle étable confortable!
L’aîné des trois enfants de Nathalie et Claude, Claude-Éric, pressé de filer ce jour-là pour aller prendre du bon temps familial au Zoo sauvage de Saint-Félicien, a fini par aimer le quotidien agraire. Après son diplôme en construction, il a œuvré dans ce domaine pendant cinq ans en plus de travailler dans une autre ferme laitière. En 2016, il a choisi la ferme familiale.
La cadette et mouton noir de la famille, Marie-Christine, a pris un autre sentier : conseillère en communications, mannequin et créatrice de contenu à Montréal. Bientôt en route vers son prochain défi – elle déménage à Nashville, capitale de la musique country –, elle demeure profondément attachée à ses racines campagnardes, preuve qu’on peut semer ailleurs tout en récoltant les valeurs et l’amour de la terre familiale.
Il y a aussi Léa en salopette, 34 ans, casquette vissée sur la tête. À sept ou huit ans, elle escaladait les abreuvoirs pour connecter les trayeuses, acrobatie annonciatrice de son intérêt pour la carrière laitière. Être de garde à l’étable alimente son bonheur – elle prend même plaisir à flatter les vaches, surtout celles qui ne prennent pas le mors aux dents. La vachère aime aussi les « animaux pas payants », c’est l’expression de son père Claude. Après les chevaux, l’amoureuse des animaux attend impatiemment sa prochaine mascotte, une vache Highland! Diplômée en production laitière, Léa perd les nerfs assez vite – il faut parfois blâmer son frère Claude-Éric, au caractère abrasif, « piquant », corrige Léa.
La décision de construire la nouvelle étable a été prise dans une optique de continuité. « Des gens du milieu agricole et de l’extérieur nous ont dit qu’on aurait dû vendre la ferme aux enfants, qu’on aurait dû casher », expose Claude, qui a écourté ses vacances estivales en Gaspésie avec Nathalie pour revenir plus vite au Lac – les belles fermes laitières du Kamouraska lui ont donné le mal du pays! « Je me suis fait dire de marquer mes heures pour me les faire payer, poursuit Claude, qui s’investit dans l’entreprise sans compter. Faire de l’argent en nuisant à la ferme? Je n’aurais pas été heureux avec ça! »
Liberté robotisée
L’endettement de l’entreprise n’était pas un enjeu. L’institution financière évoquait des robots de traite, qui nécessitent un bâtiment de moindre ampleur qu’une étable avec salle de traite, mais il a fallu convaincre les Labonté-Lachance de leur pertinence : ils craignaient les alarmes à répétition. Vers 2020, leur opinion sur les automates a commencé à changer. Aujourd’hui, deux robots Lely trônent dans l’étable, mais la transition a été pénible. La famille est même allée jusqu’à regretter la salle de traite quand elle devait pousser des vaches au robot de l’aurore au crépuscule!
Parce qu’on avait accès au sapin et à l’épinette, on a décidé de scier le bois d’œuvre pour bâtir 275 m (900 pieds) linéaires de mur, une économie de 80 000 $. Quatre employés ont travaillé au chantier, dont l’un, le contremaître Alex Fleury, s’est blessé en travaillant. Alors célibataire, Léa s’est proposée pour « prendre soin de lui » dans un épisode digne d’une émission à créer, « L’amour est dans le chantier »!
Le lever, auparavant à 3 h 15, se fait maintenant à 4 h, mais Léa adapte son horaire aux besoins de ses enfants – la fameuse flexibilité des robots! Claude a aussi appris à être plus flexible : il accepte maintenant que ses enfants aient une vie à l’extérieur de la ferme. Les coactionnaires bénéficient d’une fin de semaine sur deux de congé à partir du vendredi midi, pas mal pour aller observer les grizzlis et les ours polaires à Saint-Félicien ou côtoyer les ours noirs au chalet familial adossé à la réserve faunique des Laurentides!
Travail de rang
Déjà pas facile la vie agricole, imaginez quand elle s’imbrique dans une séparation vécue en plein chantier de nouvelle étable… Léa, pétillante mère de deux enfants, s’est séparée de son conjoint en avril 2023. Pas de tabou : dans la tourmente, désemparée, elle a été épaulée par Nathalie, mais elle a aussi consulté une travailleuse de rang et une psychologue pour faire face aux changements brutaux. « Avec une nouvelle étable et mon projet de nouvelle maison, mon frère et mon père pensaient que j’étais censée être heureuse, relate la femme au franc-parler. J’avais encore du travail à faire sur la perception des hommes sur ma situation. »
À l’origine, c’est aussi pour mieux cadrer les relations frère-sœur et parents-enfants qu’on a voulu faire appel à la travailleuse de rang de la région. Le facteur humain – dans sa vie professionnelle avec sa famille et dans sa vie personnelle avec son ex, avec qui elle s’entend bien – importe pour Léa, qui s’investit dans ces sphères en consultant des spécialistes : vétérinaire, comptable, technologue ou travailleuse de rang, le coffre à outils de l’agricultrice moderne est bien garni!
Cet article est paru dans le Coopérateur de novembre-décembre 2026.