Une deuxième étable pour la relève
À Hébertville, la Ferme Louis Martel et Fils cherche toujours à faire croître ses revenus pour assurer la prospérité de la relève de 3e génération.
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On compte trois rangées de stalles et trois robots de traite. Puis, le long de l’étable, on remarque une allée pour alimenter les animaux, jouxtée d’un mur blanc anonyme, sans fenêtre aucune… Les Martel abattront-ils un jour ce mur pour doubler la superficie de l’étable et produire du lait de l’autre côté de cette étable « miroir »?
Rang de la Belle-Rivière à Hébertville, les champs verdoient, les deux étables de la Ferme Louis Martel et Fils rutilent : la première, longiligne, datée de 2018, héberge les vaches en production et trois robots de traite de même qu’une station d’alimentation et d’entraînement à la traite robotisée Cosmix, de Lely. On y produit 227 kg de quota, un total rendu nécessaire par le nombre d’actionnaires qui gravitent autour de l’activité laitière. Louis Martel et Audrey Boudreault ont su insuffler à leurs garçons Nicolas, David et Alex cette étincelle, ce goût, cet amour de l’agriculture. Dans ce microcosme humain, on trouve aussi France, père de Louis et grand-père des trois garçons, de même qu’un employé saisonnier comme il ne s’en fait plus, Léandre Gagnon, 70 ans, 22 ans de carrière chez les Martel.
La deuxième étable, quelques centaines de mètres plus loin, rassemble les animaux de remplacement. Elle témoigne de l’époque des étables à tasserie de foin au premier étage, à toiture à quatre faces. Mais les signes les plus évidents de son âge respectable sont assurément les slogans bien en évidence au sommet d’un silo vertical, « Ne manquez pas le meilleur, le lait » de même que sur l’étable, « Le lait, franchement meilleur ». Ces campagnes publicitaires marquantes de 1984 à 1990 ont moussé la consommation de lait au moyen de grandes têtes d’affiche comme Normand Brathwaite et Roch Voisine.
D’hier à demain
Tout a commencé avec Onésime Martel et Rose Emma Simard, suivis par leur fils France, secondé au quotidien par sa conjointe, Julienne Plourde, qui a fait carrière comme agente aux ressources humaines dans des établissements de santé. La ferme est rachetée par France, qui a 20 ans en 1973, pour 25 000 $, un montant qui effraye le conseiller du crédit agricole. « Vous ne serez pas capable de payer ça », aurait-il dit. Quatorzième enfant d’une famille qui compte 11 garçons, c’est France qui épouse la vocation agricole. L’entreprise compte alors une dizaine de kilos de quota, les vaches produisent de mars à octobre pour un total annuel par animal de 4000 kg de lait. « À l’époque, certains producteurs disaient que j’étais fou : ils ont tous débarqué aujourd’hui, exprime France. Nous, quand on finit un projet, c’est pour en commencer un autre! »
Louis vient au monde en 1974. À 21 ans, en 1995, il obtient 20 % de l’entreprise, qui détient alors 50 kg de quota. Employée à la Caisse Desjardins des Cinq-Cantons, sa conjointe Audrey assure un bon revenu à la famille. En somme, chaque génération s’est appuyée sur la précédente – et le rôle des femmes ne peut être occulté dans la croissance et la bonne marche de l’entreprise. « Aujourd’hui, le financement est plus facile », rigole Louis, qui précise que tout est toujours réinvesti, car il faut générer plus de revenus pour bien intégrer les trois fils.
Nicolas, 29 ans, a un diplôme d’études professionnelles en production animale. Dans ses cours d’éducation au choix de carrière, « opérateur de machineries lourdes » aurait pu être une possibilité, il est donc normal que ce soit ce père de deux filles qui manœuvre la pelle mécanique dont la ferme a fait l’acquisition pour faciliter ses activités de drainage. David, 25 ans, nouvellement papa, a fait son cours collégial en agriculture au Collège d’Alma comme son père Louis. Il aurait peut-être aimé conduire un camion de lait – c’est lui qui pilote le dix roues –, mais il a trouvé son bonheur à la ferme. Il a obtenu son prêt de quota de la relève de dix kilos – « on n’a pas eu à acheter de vaches pour le remplir », spécifie-t-il. Alex, 23 ans, vient de terminer ses études en agroéconomie. Il travaille maintenant de novembre à avril au Groupe multiconseil agricole du Saguenay–Lac-Saint-Jean après y avoir effectué un stage d’été, mais il fait le train tous les matins et une fin de semaine sur deux. Il se joindra à la ferme au moment opportun, mais ça arrivera!
Course à la consolidation
Dans sa chronique Champ libre du Coopérateur de juillet dernier, l’agronome Pascal Thériault décortiquait la consolidation observée en agriculture en général et dans le secteur laitier en particulier. Avec cinq pour cent du quota provincial et cinq pour cent des fermes laitières du Québec, le Saguenay–Lac-Saint-Jean comporte globalement des fermes de taille moyenne.
Avec ses 227 kg de quota, la Ferme Louis Martel et Fils compte plus de kilos que la moyenne provinciale de 101 kg, mais plusieurs personnes gravitent autour de l’exploitation, qui compte en outre 433 ha (1070 acres) en culture (prairies, maïs-grain, soya, blé, orge et, selon les années, canola et avoine) et des clients pour des travaux à forfait (fenaison et andainage), desquels elle tire quatre pour cent de ses revenus. Habitué à décortiquer des données, Alex mentionne que parmi les 54 fermes de sa région, la moyenne du nombre de vaches par travailleur à temps plein est de 45, alors que la ferme familiale, plus efficace avec de meilleurs moyens techniques, est capable de gérer 73 vaches par personne.
Sur le site Internet de Nutrinor Coopérative, qui met en valeur le travail de ses membres, on parle de la ferme comme d’une entreprise axée sur l’efficacité. En effet, champs, équipements et bâtiments sont soigneusement entretenus, optimisés. Exemple parmi tant d’autres : David a utilisé les fonds de sa subvention à l’établissement pour acquérir, en 2023, une draineuse, une dérouleuse à tuyau et un kit GPS. « Nos champs sont méconnaissables maintenant », assure le jeune homme qui, comme son frère, trouve satisfaisant de voir les drains expulser l’eau des sols. On a depuis drainé 80 ha (200 acres) de terre avec des drains de marque Maxi-Drain, de fabrication québécoise. Offrir le service de drainage et de nivellement à forfait et acheter un fardier? Les Martel hésitent, mais voilà qui prouve qu’ils veulent toujours tout rentabiliser et constamment diversifier leurs activités.
À l’étable, le potentiel génétique est exploité le plus possible. L’emplacement de la cage de contention, située juste à côté du bureau, incite à l’utiliser pour des traitements curatifs ou préventifs. La régie est au poil. « Je n’ai jamais vu le troupeau en haut d’une moyenne de 150 jours en lait, illustre la technologue qui conseille la ferme, Mélanie Dufour, de Nutrinor Agriculture. Il n’y a pas de flâneuses dans le troupeau, pas de vaches qui ont de gros problèmes de reproduction et qui plantent en lait. » À l’extérieur, de longs silos-sacs de maïs-ensilage permettent de couvrir la transition automnale pour une ration 100 % fermentée, nutritive, stable, sans surprise.
Avec 158 logettes et 140 vaches en lactation, il reste encore de la place pour de la croissance, pour occuper la quatrième génération, des gars qui fondent leurs familles et dont les besoins financiers sont appelés à croître. « Au rythme actuel d’acquisition de quota, il reste trois années avant d’accoter l’étable », estime l’agroéconomiste de la fratrie, Alex.
Il faudra ensuite aller voir de l’autre côté du miroir!
Cet article est paru dans le Coopérateur de janvier-février 2026.