Céline Bélanger, 50 ans d’expérience en agriculture
Ce n’est pas rien, 50 ans en agriculture, et dans le cas de Céline Bélanger, c’est l’occasion de célébrer le chemin parcouru et de se projeter vers l’avenir.
Auteurs de contenu
Céline Bélanger nous reçoit chez elle à la faveur d’une journée de congé qu’elle s’est offerte. Avec trois fermes à gérer, ce n’est pas le boulot qui manque! « Quand on me demande quand je prendrai ma retraite, je dis que je travaille là-dessus », dit en riant l’énergique femme qui cache bien ses 70 ans.
Même si l’agricultrice a commencé à déléguer plus de tâches comptables et administratives, elle y consacre encore quatre à cinq jours par semaine, en plus de préparer le repas du midi pour les trois actionnaires de la ferme et le gérant de troupeau qui se réunissent chaque jour pour casser la croûte et discuter des affaires courantes.
Céline ne s’en vante pas, mais elle et son conjoint J-Alain Laroche sont passés d’une modeste ferme de 29 vaches et 12 kg de quotas à trois fermes qui comptent plus de 1000 têtes en 2025. Ils les exploitent avec leur fils Martin, en plus d’une sucrerie biologique de 13 000 entailles. Et après 50 ans, les projets se multiplient pour sécuriser le quota acquis et faire une place à la relève qui se dessine.
La passion d’une vie
Céline Bélanger a toujours eu des projets plein la tête, tout en s’impliquant dans différentes associations pendant plus de deux décennies. Fille d’agriculteurs, elle ne se voyait pas faire autre chose quand elle était jeune.
L’agriculture, je pense que je suis née avec ça dans les veines. Ça n’a jamais été une punition d’aller à l’étable, ça nous sortait de la maison. Des femmes me demandaient : “Comment fais-tu pour aller aux réunions le soir?” J’étais souvent plus fatiguée à 5 h qu’à 19 h quand je sortais de l’étable. Travailler physiquement, sortir dehors, ça me reposait. C’est beau de trouver notre passion jeune.
— Céline Bélanger
Elle épouse J-Alain Laroche en 1974, lui aussi fils d’agriculteurs. Tous les deux se mettent à la recherche d’une ferme à acheter, puisqu’Alain se trouve à être le quatrième enfant d’une famille de 12. En attendant, Céline travaille dans une manufacture de vêtements à Victoriaville, puisque la ferme familiale devait revenir à son jeune frère dans sa famille qui compte 11 enfants.
Après un an de recherche, le couple achète une ferme située sur le bord de la rivière des Pins à Saint-Albert-de-Warwick, près de Victoriaville, en partie avec l’argent mis de côté grâce à son salaire de 1,50 $/h et à un crédit accordé par Financement agricole Canada. L’entreprise prendra le nom de Ferme Rochalain.
Au fil des années, une petite famille prend forme avec la naissance de quatre enfants : Julie, Martin, Jean-Claude et Karine, auxquels s’ajoutent aujourd’hui 11 petits-enfants.
La Ferme Rochalain profite durant ce temps. En 2001, elle détient 70 kilos-jour de quotas pour ses 120 têtes et fait l’acquisition de la Ferme Malabel, rachetée du jeune frère de Céline pour leur relève, un investissement d’un million de dollars. « Quand j’ai signé la promesse de vente, j’ai fait attention en comptant le nombre de zéros, je ne voulais pas en mettre un de trop! »
La famille Bélanger-Laroche a poursuivi sa stratégie de croissance et compte en 2025 deux fermes et en exploite une troisième pour un total de 700 kilos-jour de quotas et de 500 vaches à la traite. « En agriculture, à un moment donné, tu t’adaptes, ou tu débarques ».
Donner au suivant
Quand on lui a demandé de s’impliquer, la réponse est venue naturellement à Céline. Elle a consacré 25 ans de sa vie au syndicalisme agricole. Elle a siégé dix ans au conseil d’administration de la Fédération de l’UPA du Centre-du-Québec, dont trois ans à l’exécutif et quatre ans au Syndicat des Agricultrices de cette même région. Elle est une véritable source d’inspiration pour plusieurs générations d’agricultrices, comme l’ont souligné les organisatrices du dernier Gala des Agricultrices du Québec pendant lequel elle a reçu le prix hommage.
« Ça a commencé avec les Agricultrices en 1990, avec quelques réunions par année de 10 h à 15 h, ce qui était parfait pour moi. J’étais représentante pour le syndicat de base de l’UPA. Plusieurs personnes connaissaient mon père et ma belle-famille qui s’étaient impliqués dans leur association, raconte Céline. Il n’y avait pas beaucoup de filles à l’époque dans les réunions du syndicat local d’agriculteurs».
Durant ses années chez les Agricultrices, les membres organisaient des espaces de discussions sur la vie à deux en agriculture. L’association avait par exemple créé une pièce de théâtre sur la communication en faisant appel à des agriculteurs et des agricultrices pour incarner les personnages, en plus d’organiser des matchs d’improvisation avec des mises en situation de la vie de tous les jours. « L’agriculture en tant que conjoints, ce n’est pas l’homme ou la femme en avant, c’est une histoire de couple. Il faut s’épauler, on fait équipe », explique Céline.
Une réunion déterminante la mène à occuper la présidence du syndicat local.
Le président et le vice-président ne pouvaient pas aller à une réunion et j’ai levé la main. Oh que c’était intéressant, toute l’information qui circulait là, avec du monde passionné d’agriculture dans toutes sortes de domaines. Alors quand le président a dit qu’il partait et que personne ne voulait prendre sa place, j’y suis allée.
— Céline Bélanger
Au terme de sa présidence, elle continue comme vice-présidente à l’UPA secteur Bois-Franc, puis en tant que représentante de Saint-Albert et secrétaire, avant de partir en 2020. Elle pensait s’ennuyer, mais elle n’a pas eu le temps avec la Ferme Rochalain qui grandit toujours.
Céline a vu l’hommage qu’on lui a rendu comme une « belle tape dans le dos ». « Je n’ai pas fait ça pour [la reconnaissance], mais parce que j’aime l’agriculture, parce qu’on est passionnés et qu’on en a fait notre vie. Je ne dis pas que ç’a toujours été facile, mais on a toujours réussi à régler les situations problématiques. »
Cinquante ans d’agriculture
En regardant en arrière, l’agricultrice souligne que la situation des femmes a beaucoup évolué en une génération. Quand elle était jeune, les filles étaient dirigées vers la cuisine ou la couture, mais pas l’agriculture. Et avant 1980, il n’était pas possible au Québec de s’associer avec son conjoint, c’est d’ailleurs pour cette raison que Céline et J-Alain se sont tournés vers la société d’acquêts. « Je pouvais m’associer avec le voisin, mais pas avec mon mari. »
C’est son conjoint qui l’invite à devenir présidente et secrétaire de la ferme, en partie pour pouvoir investir plus. « J’avais un mari très ouvert, mais je me suis ramassée avec la paperasse. Finalement, c’était un piège », dit en riant Céline. La situation est d’autant plus rigolote qu’elle avait songé à travailler en administration puisqu’elle aimait beaucoup les mathématiques. « Je pense que je vais me tanner de faire des chiffres toute la journée, que je me disais, mais en fin de compte, je suis tout le temps dans les chiffres! La vie nous réserve toujours des surprises. »
Les agricultrices y sont pour beaucoup dans l’évolution de la situation en agriculture, dit-elle. Le syndicat des Agricultrices a poussé les projets de garderie, en s’inspirant par exemple des infirmières, afin de mieux faire comprendre leur situation.
On est moins aujourd’hui “la femme de”, et il y a plus de polyvalence dans les tâches que les femmes accomplissent […]. Je crois que si je n’avais pas été impliquée autant dans l’entreprise, elle n’aurait pas évolué autant, ou je ne serai peut-être pas restée.
— Céline Bélanger
Aujourd’hui, les jeunes font face à d’autres défis, dit-elle. Ils sont la première génération où les deux conjoints ne travaillent pas à la ferme en même temps. « C’est une toute nouvelle adaptation ».
Elle se remémore ses souvenirs avec humour, que ce soit les soirées perdues à cause d’un bris à la ferme, les heures passées à faire les comptes, les maladies ou la nécessité d’être là pour les enfants à leur retour de l’école. « C’est un métier de fou! Si j’avais à résumer ma vie en un mot, c’est des défis, continuellement. Mais je crois qu’il faut en rire aussi. C’est comme ça qu’on réussit à passer au travers. Ce fut 50 ans de travail passionné et rigoureux ».
Cet reportage est paru dans le Coopérateur de mars 2026.