Ukraine : Les coopératives tiennent bon et progressent
De retour de Lviv, le 11 novembre dernier, Erin Mackie, directrice de projets pour la Société de coopération pour le développement international, nous brosse le portrait de l’avancement des projets d’aide de l’organisation en Ukraine, où les attaques russes se multiplient et s’intensifient.
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La mission d’Erin, d’une durée de deux semaines, comprenait notamment une formation avec la nouvelle conseillère en sécurité de SOCODEVI.
Coopérateur : Qui est cette nouvelle conseillère et pourquoi l’avoir mandatée à vous former?
Erin Mackie : C’est une ancienne militaire de l’armée canadienne, forte d’une expérience d’une vingtaine d’années, notamment auprès de la Croix rouge canadienne en Ukraine. Elle comprend très bien la situation de guerre qui fait rage au pays. Elle m’a accompagné et a fourni de la formation à une partie des 24 personnes de l’équipe de SOCODEVI basée en Ukraine et entièrement dédiée à la cause. Notre équipe comprend également un responsable de la sécurité qui travaille en coopération avec l'armée ukrainienne.
Le conseiller en sécurité a confirmé les plans de sécurité du projet et a dispensé une formation supplémentaire sur la conduite tactique pendant que nous voyagions en convoi pour visiter plusieurs coopératives dans la région.
Ces mesures étaient devenues absolument nécessaires dans un pays où le conflit s’enlise et prend des proportions dramatiques.
Oui. Récemment, neuf membres de mon équipe ont été certifiés par l’organisation Halo Trust International pour faire dispenser une formation aux risques liés aux munitions explosives pour les travailleurs agricoles. Ils ont été une ressource précieuse pour notre équipe. Nos techniciens en production laitière sont maintenant formés et certifiés, de même que nos spécialistes du développement des coopératives pour apprendre notamment aux producteurs agricoles à identifier les mines qui jonchent les terres. Que faire lorsqu’ils en découvrent? Comment assurer leur sécurité et celle de leurs familles? Il s'agit d'un problème majeur auquel les agriculteurs sont confrontés dans tout le pays. On travaille entre autres dans les régions de Mykolaïv et de Zaporizhzhia, très proches des territoires occupés qui sont confrontés à de graves problèmes de mines, ce qui rend la situation encore plus difficile.
Bien entendu, impossible pour les producteurs de cultiver leurs terres lorsqu’elles sont truffées de mines…
Cette situation touche beaucoup d’agriculteurs. Ils doivent pouvoir cultiver leurs terres, produire et vendre leurs récoltes. Le gouvernement a mis en place des programmes de déminage, mais on estime qu'il faudra des décennies pour nettoyer les zones contaminées, dont une grande partie est constituée de terres agricoles.
Avez-vous une idée de la proportion des terres agricoles infestées par les mines?
On estime que près de 30 % des terres agricoles de ces régions sont minées. C’est énorme! Dans de nombreux cas, les agriculteurs doivent prendre les choses en main, ce qui est très inquiétant. Jusqu’à maintenant, nous avons eu beaucoup de chance avec les agriculteurs et les coopératives avec lesquels nous avons travaillé. Il n'y a eu qu'un seul incident où une mine a explosé sous une voiture. Le conducteur s’en est heureusement sorti. C’est un problème de sécurité considérable. Malgré tout, notre équipe, les coopératives et les membres réussissent à faire leur travail.
Où en êtes-vous dans vos projets de développement?
Nous travaillons avec la coopérative de grains Saksagan, à Dnipro, qui éprouve des problèmes pour vendre les récoltes. En outre, les prix sont faibles. Des camions de céréales ont été acheminés jusqu'au port de Reni et à d'autres ports maritimes d'Odessa, mais il demeure difficile d’expédier du grain à l’extérieur du pays. Les attaques sont très fréquentes dans cette région. La situation n’est pas du tout sécuritaire. Et maintenant, autre problème, il y a les blocus à la frontière polonaise qui empêchent les exportations et les importations de grains par camions. En réaction, nous aidons les Ukrainiens à bâtir une minoterie afin qu’ils puissent transformer leurs grains localement en produits à valeur ajoutée et les vendre sur le marché domestique. L’objectif est de produire de la farine pour la boulangerie, mais également des pâtes, ce qui leur procurera davantage de revenus.
Nous sommes aussi actifs auprès d’une coopérative de petits fruits, où l’on produit des framboises et des baies d’argousier. La coopérative possède quelque 200 tonnes de framboises congelées en stock, dont une bonne partie est prête pour l’exportation. Ils ont exporté vers la Tchéquie et la Pologne, mais ils souhaiteraient diversifier leurs marchés dans d’autres pays de l’Union européenne et au Canada. On cherche à identifier une coopérative qui serait prête à les appuyer dans cette démarche et à développer le marché nord-américain.
À l’une de nos fermes-écoles, Zeliny Hai, située à l’extérieur de Dnipro, l’étable laitière a été reconstruite et redémarrera en janvier. Propriété d’une fromagère, elle en a fait également un lieu d’éducation et d’apprentissage pour la fabrication de fromages auprès d’autres producteurs membres.
Qu’en est-il de l’initiative céréalière de la mer Noire, les Russes en sont toujours retirés?
Oui. L'Ukraine et d'autres pays soutiennent toujours l'initiative. Mais très peu de navires sont prêts à prendre le risque de passer par là. Ils ont donc investi dans d’autres ports maritimes, à la frontière avec la Roumanie, par exemple, d’où ils peuvent faire sortit le grain plus facilement
L’offensive des Ukrainiens lancer l’été dernier pour regagner leurs terres et leurs territoires a-t-elle porté fruit?
Encore une fois, les mines placées par les Russes les ont beaucoup ralentis et ont entravé l’offensive. Les champs de mines sont aménagés en profondeur, sur plusieurs couches. Des tranchées et fossés antichars ont également été creusés sur la ligne de front. La progression des Ukrainiens est donc très lente. Gagner un seul kilomètre prend énormément de temps. Ils doivent se déplacer avec grande prudence. Il y a aussi le manque d’armement qui nuit à leur défense. Les longs mois d’hiver seront encore une fois très durs, car les infrastructures de distribution de gaz et d’électricité seront visées par les bombardements. Nous avons une trentaine de génératrices que nous avons rendues disponibles à des producteurs agricoles et à la coopérative de petits fruits afin qu’elle ne perde pas ses inventaires de framboises. Une substantielle aide financière et militaire du Canada a été annoncée pour les trois prochaines années. Les Ukrainiens ne perdent pas espoir. C’est une guerre d’usure, mais ils tiennent le coup et nous continuerons de les soutenir…