Un nuage noir sur le secteur agricole
Retour sur la conférence de Jimmy Jean de Desjardins, lors de la 35e édition des Perspectives agroalimentaires du CRAAQ.
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« La seule bonne nouvelle que j’ai à vous annoncer, c’est que, pour le Canadien, ça sent la coupe! » a dit Jimmy Jean à l’audience qui assistait à la 35e édition des Perspectives agroalimentaires du Québec, le 30 avril dernier, au lendemain de la victoire du vénéré club de hockey 3-2 contre les Lightning de Tampa Bay.
Premier conférencier à prendre la parole, le vice-président, économiste en chef et stratège de Desjardins, a décrit en un mot le contexte dans lequel le monde baigne depuis l’élection de Donald Trump en 2024 : « chaos ».
Non seulement le président américain mise sur « la loi du plus fort », mais en plus, la plupart des gestes qu’il pose sont contraires à sa promesse électorale de réduire l’inflation et les prix alimentaires. Au premier chef, la guerre déclarée à l’Iran le 28 février dernier qui a catapulté le prix du baril de pétrole à plus de 100,00 $ US. Les multiples annonces de fermeture/ouverture du détroit d’Ormuz où transite 20 % du pétrole mondial rappellent le choc énergétique de l’invasion de la Russie en Ukraine en 2022, souligne l’économiste.
La région du Golfe persique génère 30 % de la production mondiale d’urée. La présente guerre a déjà fait imploser le prix des engrais qui a augmenté de 40 % en Amérique du Nord et de 60 % pour l’urée. Toutefois, le conflit s’est déclaré alors que bon nombre d’agriculteurs avaient déjà fait leurs achats d’engrais en prévision des semis du printemps 2026. L’inquiétude du coût des engrais est relayée à l’année prochaine, en 2027, si le conflit persiste. Mais les coûts énergétiques du diesel, du transport ou encore du séchage auront un impact direct sur l’IPC alimentaire en 2026. Quant aux prix des principaux grains (blé, maïs, soya), qui avaient explosé au lendemain de la guerre en Ukraine, ceux-ci sont relativement stables pour le moment, mais ils baignent dans l’incertitude.
Pour juguler l’inflation alimentaire, M. Jean prévoit que le gouvernement fédéral va mettre de la pression sur les épiciers qui, à leur tour, vont exercer une pression sur leurs fournisseurs et les agriculteurs. Dans les deux cas, les marges sont déjà minces. « Quelque chose va devoir céder », ajoute-t-il.
Ottawa va faire de la sécurité alimentaire un enjeu stratégique, croit M. Jean. Dans un contexte où la volatilité du prix des intrants relève de plus en plus de la géopolitique, les gouvernements vont prioriser la stabilité des prix à la consommation, « parfois au détriment de la rentabilité des producteurs agricoles ». De plus, la transmission du choc des coûts dans une situation de faiblesse économique risque d’affecter les bilans agricoles et d'augmenter le « risque de consolidation ou de fermetures ».
M. Jean indique que l’économie canadienne et québécoise sont plus fragiles aujourd’hui qu’en 2022 en raison d’une empilade de chocs (marché immobilier, immigration, croissance démographique, main d’œuvre), de l’incertitude liée à la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique
(ACEUM) et des tarifs sectoriels que subit le Québec (aluminium, bois d’œuvre).
L’année 2026 en sera une de « marasme » qui pourrait se prolonger en 2027, selon une éventuelle résolution (ou non) du conflit au Moyen-Orient. M. Jean indique qu’il faudra surveiller de près comment la Banque du Canada va piloter l’économie du pays entre le désir de croissance et celui de combattre l’IPC en ces temps orageux. En date du 29 avril dernier, la Banque du Canada maitenait son taux directeur à 2,25 %.