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La retraite : se préparer en douceur

Comment prendre sa retraite quand sa vie, c’est la ferme? Financièrement, tout est prêt, mais psychologiquement, fait-on de la place pour la relève? L’enjeu est critique, puisque 80 % des échecs de transferts pourraient être attribuables à des enjeux psychologiques, dont la préparation à la retraite. Entretien avec Pierrette Desrosiers, psychologue auprès d’entrepreneurs agricoles. 

Pourquoi est-ce difficile de parler de la retraite ou de s’y préparer?
L’entrepreneur-agriculteur ne fait pas le métier d’agriculteur : il est agriculteur. 

Pour réussir comme entrepreneur, il s’est surinvesti en temps, en argent et en énergie. Et un jour, il doit apprendre à désinvestir graduellement cette sphère-là pour investir d’autres sphères de la vie. S’il a toujours travaillé 70, 80 heures par semaine, ça ne lui a pas laissé de place pour des loisirs ou pour développer d’autres passions. C’est effrayant d’aller vers l’inconnu quand la seule chose qu’il connaît, c’est le travail. Et ça l’est d’autant plus qu’il ne sait pas quoi faire d’autre, parce qu’il ne sait même pas ce qu’il aime!

Par conséquent, le mot « retraite » signifie « mourir », « ne plus être personne », « ne plus être reconnu ». 

La passion pour le métier de producteur agricole peut-elle être envahissante?
Il y aurait deux types de passions. La passion harmonieuse, qui laisse de la place pour d’autres choses dans la vie, et la passion obsessionnelle, qui dicte la vie et se compare à une dépendance. 

Comment voit-on la différence? Un producteur de 60 ans m’a un jour dit : « Dans ma vie, je suis parti trois jours en vacances. Et la deuxième journée, j’avais hâte de revenir. » Il refusait de penser à la retraite. Il se disait : « Je ne veux même pas en entendre parler. Je suis un agriculteur, et tant que je vais en être capable, tant que je ne mourrai pas, je vais rester dans ma ferme. » Incapable de déléguer, il était surinvesti et ne faisait pas confiance à sa relève.

Plusieurs producteurs me disent que la ferme, c’est comme leur bébé. En fait, je dirais que c’est leur bébé, leur maîtresse et leur maître. Leur bébé, parce qu’ils l’ont fait; leur maîtresse, en ce sens qu’ils en sont obnubilés et ne pensent qu’à elle; mais leur maître, parce qu’ils en sont esclaves. Ils se donnent corps et âme pour l’entreprise, et ne laissent plus de place à autre chose. 


Quelles sont les conséquences d’une mauvaise préparation à la retraite sur la relève et sur la vie personnelle du cédant?
Une personne anxieuse ou incertaine, prise dans son carcan, essaie de tout contrôler, en faisant du micromanagement et en prenant toutes les décisions. Il arrive alors deux choses avec la relève : on l’exclut et elle s’en va, ou on l’écrase et elle s’étouffe en devenant soumise et en vivant dans l’ombre, incapable ensuite de diriger l’entreprise. 

Côté vie personnelle, la personne qui contrôle tout finit par se retrouver avec une entreprise qui risque de ne pas survivre, peut-être avec un couple dysfonctionnel ou séparé, des enfants adultes et des petits-enfants qui sont moins présents. Alors elle vieillit mal, cette personne-là. 

Est-ce difficile de pratiquer des activités en dehors de l’entreprise agricole?
Oui. Il y a cette culture de n’être qu’un entrepreneur. Lorsqu’on a été valorisé toute sa vie seulement parce qu’on était travaillant, l’idée d’avoir des loisirs fait souvent qu’on se voit comme paresseux. On se retrouve alors avec un conflit entre le plaisir qu’on éprouve à faire une activité et le démon intérieur qui dit de retourner travailler. Il y a donc beaucoup de déprogrammation à faire, pour laquelle il faut accompagner les producteurs et les aider.

Que faut-il faire concrètement pour se préparer?
D’abord, il faut être conscient de la place qu’on occupe : est-ce qu’elle est utile pour la relève et est-ce que je l’aide? Il faut céder la place graduellement, transférer du savoir-être et du savoir-faire, de façon à la préparer à être autonome. 

Ensuite, il faut avoir le désir de changer. Or, si une personne n’a fait que travailler durant toute sa vie, on ne peut pas lui demander demain matin de tout lâcher. Il va falloir qu’elle essaie de se lancer un peu à l’eau, en apprenant à se connaître et en regardant autour d’elle pour voir ce que font les gens capables de s’investir dans d’autres sphères de leur vie. 

Si on a peur ou si les gens dans notre entourage sont malheureux, on peut aller chercher de l’aide, tout en se disant qu’il y a plein d’autres corps de métier qui bénéficient de ce genre de soutien. Les producteurs agricoles ne sont pas les seuls qui apprennent à se « re-traiter »!

Abonnez-vous à l'édition papier du Coopérateur pour lire l'article complet paru en septembre 2021. 

Photo : iStock

Stéphanie McDuff

Stéphanie est Coordonnatrice à l'édition pour la revue le Coopérateur depuis mars 2021. Diplômée de l’Université du Québec à Montréal, elle est détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en études littéraires. 

Stephanie.McDuff@sollio.coop

Stéphanie est Coordonnatrice à l'édition pour la revue le Coopérateur depuis mars 2021. Diplômée de l’Université du Québec à Montréal, elle est détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en études littéraires.