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La loi du plus fort… vraiment?

En septembre 2017, vous vous en souvenez peut-être, le terrible ouragan Maria s’abattait sur Porto Rico, tuant près de 3000 personnes. Sur son passage, Maria avait aussi détruit 63 % de la végétation de Cayo Santiago, une toute petite île à l’est de Porto Rico. Or, à Cayo Santiago, il n’y a aucun homme, mais beaucoup de singes. Deux mille macaques rhésus, plus précisément, établis en colonies rivales. Un endroit de prédilection pour les primatologues, qui y conduisent plusieurs recherches sur la gestion des populations et la dynamique des réseaux entretenus au sein de ces populations.

À la suite de la dévastation, donc, les singes se sont retrouvés en situation de grand stress. Les colonies avaient été épargnées, mais du jour au lendemain, la plus grande partie de la végétation, qui procurait l’ombre nécessaire à leur bien-être, s’était envolée. Captifs sur leur petite île, comment les singes allaient-ils donc s’organiser pour se protéger du soleil brûlant des tropiques? Des chercheurs ont décidé de suivre l’évolution de leur comportement. Ils ont observé la dynamique au sein de deux colonies rivales, en comparant la structure de leurs réseaux sociaux avant et après l’ouragan. 

On conviendra que l’idée était vraiment judicieuse : alors que nous observons une augmentation de la fréquence et de la sévérité des évènements liés aux changements climatiques, il est utile de bien comprendre ce qui détermine la résilience des populations. Nous serons ainsi mieux outillés et saurons comment nous adapter en cas de catastrophe. C’est, en quelque sorte, une question de gestion des risques. 

La recherche a donc suivi son cours, et les résultats viennent tout juste d’être publiés dans la revue scientifique Current Biology. Au départ, les chercheurs avaient imaginé qu’après l’ouragan les singes allaient se replier au sein de leur petite famille et que, s’ils créaient de nouveaux liens, ils le feraient dans le but de se rapprocher des individus réputés les plus forts pour s’en faire des partenaires-clés, dans l’espoir d’en tirer bénéfice.

Or, tout au contraire, les chercheurs ont trouvé une augmentation générale des liens sociaux et affectifs, sans égard au statut particulier des individus. Même les singes qui, avant l’ouragan, étaient plutôt solitaires ont commencé à socialiser davantage. 

Ainsi, au lieu de se mettre en compétition pour les ressources restantes, les singes ont renforcé leurs liens sociaux et se sont mis à coopérer. Ils ont suivi la voie du partage et de l’entraide. Certains singes autrefois rivaux, précise-t-on dans l’article, sont même devenus plus tolérants et plus fraternels les uns envers les autres. 

Pour les chercheurs, il s’agit là d’une stratégie d’intégration sociale optimisée, permettant l’accès à un vaste bassin de partenaires avec lesquels faire équipe pour réduire sa propre vulnérabilité. En d’autres mots, et pour faire un parallèle avec un concept qui nous est cher dans le monde associatif, les singes ont investi dans le capital social de Cayo Santiago en nourrissant la vie associative au sein de l’île.

Voilà un scénario qui va à l’encontre de la « loi du plus fort ». Et ce n’est pas la première fois qu’on note la propension des animaux à coopérer. Déjà, Pierre Kropotkine, zoologiste et grand observateur de la nature, écrivait, dans L’entr’aide, un facteur de l’évolution (1906), que l’entraide et l’appui mutuel étaient si largement pratiqués par les animaux que la coopération devait être « un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure ». 

Au sortir de la pandémie mondiale, espérons que nous aurons suffisamment d’humilité pour comprendre que la tribu humaine, sur sa petite planète quelque part dans le cosmos, partage une même communauté de destin. Et qu’elle serait bien avisée, elle aussi, d’opter pour une stratégie d’intégration sociale optimisée, en préférant la coopération à la compétition.

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives chez Sollio Groupe Coopératif. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@sollio.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives chez Sollio Groupe Coopératif. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop