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Chroniques / Pause-Pensée

L’action collective : oui, ça marche!

En 2009, Elinor Ostrom recevait le prix Nobel d’économie, à la grande surprise de tous les bonzes du monde économique. Figure inconnue une femme de surcroît! –, elle n’avait guère attiré l’attention jusque-là, car ses travaux portaient sur la gestion des biens communs par l’action collective. Or, pour la grande majorité des économistes, cette fichue question de l’action collective avait été réglée depuis longtemps.

En effet, selon les idées reçues en économie, l’homme est fondamentalement égoïste et ne pense qu’à son intérêt propre. Sur cette base, on conclut que les biens communs ne sauraient être gérés efficacement par leurs utilisateurs, puisque chaque individu cherchant inévitablement à tirer plus que son dû pour son bénéfice personnel, la ressource s’en trouve rapidement surexploitée et épuisée.

Mais Ostrom avait observé, en Californie, une collectivité ayant pris en charge la gestion d’une nappe aquifère qui tendait, justement, à s’épuiser. Et au moyen d’un système de gouvernance précis et rigoureux, dont le groupe avait lui-même élaboré les règles et assuré la mise en œuvre, cette nappe aquifère avait pu retrouver son équilibre et fournir un approvisionnement stable et de qualité, au bénéfice de tous.

Séduite par le potentiel de l’action collective, Ostrom s’est intéressée aux communs. (Un commun, c’est une ressource partagée, utilisée et gérée par une collectivité, qui s’est donné des règles dans le but de préserver et de pérenniser ladite ressource, afin que tous puissent en bénéficier.) Elle a donc étudié ces sites où on trouve encore aujourd’hui des ressources naturelles gérées collectivement par leurs utilisateurs. Des forêts du Népal aux réserves halieutiques d’Indonésie, elle a minutieusement collecté des données, conduit des méta-analyses, puis écrit la synthèse qui lui a valu son Nobel. Son œuvre a clairement démontré comment les biens communs peuvent être gérés, de façon efficace et durable, par les groupes qui les utilisent.

Or il se trouve que les communs, c’est de l’histoire très, très ancienne. On a trouvé des textes juridiques qui encadraient le fonctionnement des communs dès l’Égypte ancienne. En fait, les communs ont été très présents de l’Antiquité jusqu’à la fin du Moyen Âge. On parle donc d’un mode d’organisation qui a perduré des millénaires. Puis brusquement, à la fin du Moyen Âge, plus rien ou presque. Que s’est-il donc passé?

Petit rappel historique. À partir de la fin du XVIe siècle et au XVIIe siècle, en Angleterre, les propriétaires fonciers ont commencé à clôturer leurs terres afin d’en signifier la propriété privée et d’en conserver l’utilisation exclusive. Ce mouvement, appelé les enclosures, a donc mis fin aux droits d’usage ancestral des paysans. Plus d’accès à la ressource : plus de commun possible. La vieille Europe est alors entrée dans un libéralisme économique qui a bientôt conduit à la révolution industrielle, portant à son apogée un capitalisme sauvage. Et vous connaissez la suite : en quête d’un peu plus d’humanité, réclamant solidarité et justice sociale, des gens ont répondu aux abus du capitalisme en formant les premières coopératives.

Dans un article, Alexandre Guttmann, doctorant à l’Université Paris 13, retrace les valeurs des communs : démocratie, éducation, coopération, autonomie et indépendance.

Pour peu qu’on s’y arrête, la filiation des coopératives avec les communs saute aux yeux.

En plus de partager ces mêmes valeurs, les coopératives sont, elles aussi, fondées sur l’action collective et administrées par leurs utilisateurs. On pourrait croire qu’elles sont les filles spirituelles des communs. Se pourrait-il que les coopératives soient, finalement, une adaptation des communs au système de propriété privée? « Nous n’avons plus accès aux ressources communes? Fort bien. Devenons donc ensemble des propriétaires! »

À mon avis, la question de l’action collective est loin d’être réglée, n’en déplaise à ses détracteurs. Avec les coopératives, elle a retrouvé une nouvelle vigueur. Et c’est heureux, car pour relever les défis environnementaux du XXIe siècle, c’est peut-être encore la prise en charge collective qui peut offrir les meilleures chances de succès.

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@lacoop.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop