Normand Lapointe, né pour l’agriculture
À l’aube de la retraite et du transfert à sa relève, Normand Lapointe retrace son parcours agricole.
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« Tu ne feras jamais un agriculteur d’un enfant adopté. » C’est ce que les juges du concours de l’Ordre national du mérite agricole ont dit aux parents de Normand Lapointe, adopté comme son frère, pour justifier un refus d’accorder une reconnaissance. Dans un milieu pour le moins conservateur à l’époque, le préjugé brutal sur la transmission générationnelle de la ferme marque la famille. « Ça a fait beaucoup de peine à mes parents », précise Normand. Il aura finalement donné diablement tort à ces personnes malavisées.
Dès son enfance, Normand met la main à la pâte. « J’ai commencé à tirer des vaches à huit ans. Nos parents étaient en Angleterre et l’employé s’était poussé », raconte-t-il, précisant qu’ils étaient seuls, son frère, leur gardienne et lui. Ils avaient une vingtaine de vaches à traire, et ce sont les enfants qui donnaient les instructions au mari de leur gardienne, venu en renfort : « Un gars de la ville, qui n’y connaissait rien, précise l’agriculteur. Il charriait le lait et on lui disait quoi faire! »
Après son initiation précoce à la gestion d’employés, il complète un programme plus formel en gestion d’entreprise agricole au Collège d’Alma. Son seul écart hors de l’entreprise familiale dure un mois, alors qu’il fait de l’épandage de chaux à forfait.
« Je n’étais pas capable d’avoir de patron au-dessus de moi. Le patron, c’était moi, affirme Normand. C’est là que j’ai su que j’avais l’amour de l’agriculture. »
Un transfert de ferme difficile
Les années passent. Normand se marie avec Valérie Gobeil, avec qui il aura trois enfants : Dave, Marie-Pier et Maxime. Il acquiert graduellement des parts dans l'entreprise jusqu'en 1989, où s'entame un transfert pour le moins... houleux.
« Mon père me critiquait beaucoup, souligne-t-il. Il me disait de magasiner, mais ne me donnait pas le pouvoir de faire les achats. Ça me fâchait et ça me faisait mal, mais j’ai appris à m’habituer. Je me suis mis une carapace et j’ai foncé. »
La mi-quarantaine approchant, Normand est en quête d’autonomie, mais son père n’est pas encore prêt à lui céder les rênes de la Ferme Saguenayenne du chemin Saint-Damien, à Jonquière. « J’ai donc acheté l’entreprise de mon père avec des menaces, confie Normand. Je lui ai dit que, sinon, on s’en allait et qu’on allait s’acheter une autre ferme. » Le message passe. Durement.
Après, tout déboule. En 1990, le transfert de la ferme au quota de 39 kg/jour se finalise, et c’est son père qui rayonne de fierté. Il claironne, partout dans le milieu, que son fils a pris la relève, contredisant aussi, du même coup, les sombres prédictions reçues dans sa jeunesse.
« C’était le plus beau moment. Il se vantait à tout le monde que c’était sa fierté, ajoute l’agriculteur. Et même si le transfert avait été fait de manière forcée, notre relation par la suite a été incroyable. Du jour au lendemain, tout était correct. Après, on a acheté une autre ferme, et la confiance s’est maintenue à 200 % jusqu’à son décès. »
Du travail, entre aléas et chance
La ferme connaît de belles années sous la houlette de Normand. Si le troupeau reste petit, il performe. En 2015, Saguenayenne Modaly (TB-85, MCR combinée de 1477) bat le record canadien de production pour une vache de troisième lactation et plus (vêlages à 22, 34 et 46 mois) avec 16 192 kg de lait produit ajusté à 305 jours. « J’ai eu la meilleure moyenne canadienne dans le lait pendant plus de six ans, ajoute Normand. J’ai eu de Grandes Championnes aux expos. »
« Perdre, ce n’est pas dans mon vocabulaire. Mais grosso modo, c’est un succès sur toute la ligne. J’ai été très chanceux », convient-il.
Des défis et des erreurs, bien sûr, il y en a eu. En 2019, un projet de nouvelle étable est lancé. Valérie et lui s’entendent pour mettre en place un salon de traite, un investissement de trois millions de dollars. Mais, coup de tonnerre, le 24 décembre, tout est annulé. Le couple recule et opte plutôt pour une étable attachée pour éviter d’avoir des dettes.
« Aujourd’hui, sept ans plus tard, considérant ce que notre fils veut faire à la ferme, c’est un regret majeur, reconnaît Normand. Mais on ne peut pas tout savoir. On pensait faire un bon coup pour pouvoir s’occuper des vaches pour les expositions. En ce moment, on les caresse une à une tous les matins. Jaya, par exemple, on la connaît, on sait de quel côté elle aime qu’on la flatte. »
En route vers les conseils d’administration des coops
S’impliquer est une seconde nature pour l’agriculteur, qui soutient le comité consultatif d’urbanisme de la Ville de Saguenay et est président de l’Association Ayrshire du Québec, administrateur de l’Expo agricole de Chicoutimi et également président de la Coopérative agricole de Jonquière. Plus récemment, il a aussi accepté de devenir administrateur pour les Voyageurs de Jonquière, une équipe de la Ligue de baseball junior élite du Québec (LBJEQ), pour explorer un autre domaine.
En 2014, il devient administrateur chez Nutrinor. En 2018, il obtient un siège au conseil d’administration de Sollio Groupe Coopératif. « C’est là qu’a commencé ma belle aventure chez Sollio, souligne-t-il. Être dans le CA est un privilège : ç’a été merveilleux pour moi. On est une belle famille et c’est plaisant d’en faire partie. »
Enfin, si Normand a parfois été sollicité pour faire le saut dans l’arène politique – un milieu qui le passionne –, « C’était le divorce s’il se présentait! » lance Valérie un peu à la blague. Mais peut-être un peu sérieusement aussi?
Le cadeau d’une relève agricole
Aujourd’hui, Normand est responsable du comité du Prix relève Sollio, un véritable cadeau pour lui qui aime écouter les histoires de familles et de transferts. Les conseils jaillissent d’ailleurs dans son discours pour les cédants : « Quand tu vois que ta relève est prête, n’attends pas, dit-il. Un beau transfert, c’est de la joie de vivre jusqu’à ta mort. Je vois mon fils travailler à la ferme et je me dis ‟mission accomplie”. »
À la ferme, d’ailleurs, tout va bien. Le quota est maintenant à 120 kg, avec 235 ha (580 acres) de terre. Après plusieurs décennies dans les Ayrshire, l’entreprise a commencé à renouveler son troupeau avec des Holstein et travaille à reconstituer son cheptel d’exposition pour éventuellement faire un tour à la Foire agricole royale d’hiver (The Royal) et à l’Exposition laitière mondiale (World Dairy Expo).
Si sa propre expérience de transfert n’a pas été rose, Normand n’a pas fait vivre la même chose à son fils. Il vous dirait d’ailleurs que ses absences fréquentes pour remplir ses obligations d’administrateur l’ont gentiment forcé à accorder une belle autonomie à son fils!
La transition vers la retraite officielle, prévue en 2029, se fait quant à elle graduellement. « Vers 60 ans, c’est là que la vie commence pour les agriculteurs », affirme Normand, bien qu’il ait toujours fait des activités en dehors de la ferme.
Les liens, les contacts, les rencontres enrichissent son quotidien – ainsi que les vendredis soirs avec des amis de la ville et son épouse. « Valérie et moi, on mord dans la vie! On aime être entourés de bonnes connaissances. C’est le secret du succès : être bien entourés. La compétition entre individus, ça ne vaut pas la peine. C’est du temps perdu », ajoute-t-il avec conviction.
Et alors que la Ferme Saguenayenne entame son nouveau chapitre, la succession familiale des Lapointe se perpétue, grâce en plus à l’acquisition de la maison de leurs ancêtres. « C’est la parenthèse qui ferme mon histoire agricole, conclut-il. La fin avec Sollio, avec Nutrinor, tout en ayant la chance de voir grandir mes enfants et mes petits-enfants. Et ça, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse recevoir! »
Ce portrait d'administrateur est paru dans le Coopérateur de septembre 2026.