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Chroniques / Pause-Pensée

150, le nombre magique

Il y a bien des années, j’ai lu Du contrat social, de Jean-Jacques Rousseau. De cette œuvre, qui s’impose comme l’un des meilleurs textes de philosophie politique, j’ai retenu la notion de volonté générale, qui m’a semblé fort éclairante pour le contexte coopératif. Cette notion repose sur la logique selon laquelle tout citoyen devrait vouloir le bien de tous – y compris pour son intérêt propre, évidemment, mais pas nécessairement.

Or, « que chacun veuille le bien de tous » est une prémisse que l’on pouvait contester à l’époque (1762), mais que l’on sait exacte aujourd’hui. En effet, de récents travaux en neurosciences l’ont confirmé : voir des membres de son groupe prospérer active les centres de récompense de son cerveau, même si on n’en tire pas de bénéfice personnel.

Rousseau définit donc le contrat social comme étant ce qui unit les individus dans un groupe donné, c’est-à-dire les normes sociales et les règles que tous tiennent pour consensuelles et s’accordent à faire respecter pour le bien commun. Rousseau note cependant que plus le groupe s’agrandit, plus le pouvoir de chacun rétrécit, ce qui mine la volonté générale. Ultimement, le groupe finit par perdre sa cohésion et les individus s’en désintéressent.

Ainsi donc, en avais-je conclu, les groupes auraient une taille optimale, qui permet à chaque individu d’y être connu et reconnu, et d’y exercer une certaine influence.

Pour moi, il était clair que l’observation valait également pour le milieu coopératif. S’il n’y a pas assez de membres au sein du groupe, il nous manque la richesse de la diversité, l’efficacité des économies d’échelle et, en cas de crise, la force de la résilience. En revanche, s’il y a trop de membres dans le groupe, les contributions personnelles sont diluées, voire invisibles, et les membres s’en désengagent. Quelle est donc la juste mesure?

Je suis enfin tombée sur les travaux de Robin Dunbar. Anthropologue et biologiste de l’évolution, Dunbar a étudié, dans les années 1990, des groupes d’animaux sociaux et a remarqué une forte corrélation entre la taille relative du néocortex des individus et la taille maximale du groupe auquel ils appartiennent. Par la suite, en faisant des projections sur l’humain, il a découvert que 148 est la limite du nombre de personnes avec lesquelles un individu peut avoir des relations stables. C’est la limite cognitive de notre sociabilité effective. (Depuis, on a arrondi le nombre à 150 et on le désigne comme étant « le nombre de Dunbar ».)

Drôle de coïncidence, certaines communautés observent naturellement la limite du nombre de Dunbar. Prenons les colonies d’Huttérites, dans les Prairies canadiennes. Lorsque la population de leur groupe atteint entre 125 et 150 individus, les colonies se fractionnent pour en former de nouvelles. Dans de nombreux corps d’armée également, il existe des divisions d’unités militaires dont la taille est typiquement de 100 à 200 personnes. On note aussi que des entreprises, dont la société Gore-Tex (citée par Malcolm Gladwell dans The Tipping Point), ont pour règle de limiter la taille de leurs sites à 150 personnes. Passé ce nombre, elles scindent l’effectif en deux et ouvrent un nouveau site un peu plus loin.

Bon. Est-ce à dire que nos coopératives ne devraient pas compter plus de 150 membres? Bien sûr que non. Ce qu’il faut retenir, c’est plutôt qu’on doit aménager la vie associative autour de petits groupes partageant une certaine proximité, de sorte que les membres puissent y ressentir solidarité et entraide et s’y sentir inclus. Qu’il s’agisse de 150, de 200 ou de 250 membres, cela n’a guère d’importance; il reste toujours une petite marge d’erreur. L’important, c’est de prendre bonne note que, pour pouvoir éprouver un sentiment d’appartenance et s’engager à respecter les normes, valeurs et principes d’un groupe, l’humain a besoin de s’y sentir reconnu. Or, à moins d’être une vraie célébrité, on se perd dans l’anonymat des grands groupes et on finit par se dire : à quoi bon?

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@lacoop.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop