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Rénover, s’oublier, sombrer : un témoignage poignant

C’est déjà une occupation à temps plein de produire du lait, alors quand il faut aussi gérer un chantier, le risque de sombrer dans l’épuisement et d’y laisser sa santé mentale guette, révèle sans tabou le producteur laitier Jimmy Harvey qui a vécu des jours sombres – ils auraient pu virer aux idées noires.

Écoutez l'entrevue en version audio.

Il a 46 ans, une bouille sympathique, l’esprit hospitalier légendaire des gens du Lac-Saint-Jean. À l’étable, Jimmy se passionne pour sa production de gras et de protéine au robot de traite – il excelle à ce chapitre.

Un robot? Depuis les premiers automates lancés en 1999-2000, Jimmy rêve d’en posséder un. Ainsi, avant de lancer les travaux de conversion de son étable à stabulation entravée à l’été 2019, l’éleveur a effectué un marathon de deux ans et demi de visites de quelque 80 étables rénovées. Pas d’étables neuves, précise-t-il. Avec un père septuagénaire encore actif sur la ferme et deux enfants en bas âge avec sa douce Marie-Michèle Huard, l’automate devenait impératif pour alléger et rendre ses journées plus flexibles.

Arriva l’été 2019, les rénovations, le chantier, le bordel… « Je ne rentrais plus déjeuner. J’étais dans une spirale où tu ne vois plus clair, tout est sombre. J’étais lourd pour l’entourage », mentionne Jimmy. « Tu t’oubliais », résume sagement sa conseillère agricole, la technologue Mélanie Dufour, de Nutrinor Coopérative. « Tout est dans l’entreprise : ton argent, tes tripes, ta famille, lance Jimmy. On veut tellement que ça fonctionne qu’on s’oublie en mettant l'accent sur le bien-être de la famille, des animaux, des employés, mais pas sur soi. »

Un lundi de juillet, le mental a flanché. « Ma conjointe m’a dit : "Tu viens à l’hôpital avec moi ou je m’en vais" », révèle Jimmy. À Alma, le médecin a été plus que compréhensif. Il n’a pas dit, déconnecté de la réalité du monde agricole, de prendre congé. Il a plutôt obligé Jimmy à prendre du temps pour lui. « Chaque jour de 13 h à 15 h, je faisais une sieste malgré le chantier à côté. Ma blonde a été tellement bonne! Elle disait aux fournisseurs "Jimmy n’est pas dispo". Elle a assuré l’intérim. » Le médecin l’a aussi obligé à se fixer un objectif, un voyage dans le sud pour déconnecter avec Marie-Michèle en décembre, une lumière au bout du sombre tunnel. Il lui a aussi prescrit de la médication.

Jimmy a accepté de l’aide. 

Oui, il a eu une phase de déni, « je suis fort », « je n’ai pas le temps », « ce n’est pas pour moi ». Aujourd’hui, le producteur louange son filet de sécurité : sa Marie-Michèle, ses parents Réjean et Lucette, ce bon docteur, Mélanie, sa complice de la coop, et son équipementier Agri-Lait avec ses humains bienveillants venus assurer l’intérim, donnant de leur temps pour un client, un ami : Nicolas, Langis, Marc, Annie-Pier…

Le plan de match a sauvé le couple, l’entreprise, la carrière laitière de Jimmy, qui s’enfonçait à vue d’œil. Patiemment, l’homme a refait ses batteries, diminué son stress, fait sortir la pression qu’il se mettait inutilement. Il s’est recentré sur de meilleures habitudes de vie : manger et dormir.

Dans un monde agricole « fait fort » qui en mène large et constitué à 70 % d’hommes, l’idée de la « dureté du mental » est encore trop présente. L’Institut national de santé publique du Québec révèle que 10 hospitalisations par jour sont liées à des tentatives de suicide. Les suicides sont trois fois plus nombreux chez les hommes que chez les femmes au Québec.

« La gêne ou la honte n’a pas raison d’être, clame Jimmy. On pense être seul, mais c’est faux : plusieurs personnes en agriculture éprouvent de la détresse psychologique. Il ne faut pas s’enfermer là-dedans. Oui, j’ai mis un genou à terre, mais je me suis relevé. C’est une force de parler de ses faiblesses! »

S’il ose parler de cet épisode avec sincérité, c’est pour normaliser la santé mentale en agriculture. Cinq ans plus tard, l’homme apprécie encore plus son métier dans son étable robotisée, hyperfonctionnelle. Devant celle-ci, une balançoire rappelle que des bipèdes – et pas que des quadrupèdes – comptent sur sa présence enjouée et dévouée, au quotidien, soir et matin.



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Étienne Gosselin

QUI EST ÉTIENNE GOSSELIN
Étienne collabore au Coopérateur depuis 2007. Agronome et détenteur d’une maîtrise en économie rurale, il œuvre comme pigiste en communication et dans la presse écrite et électronique. Il habite Stanbridge East, dans les Cantons-de-l’Est, où il cultive le raisin de table commercialement.

etiennegosselin@hotmail.com

QUI EST ÉTIENNE GOSSELIN
Étienne collabore au Coopérateur depuis 2007. Agronome et détenteur d’une maîtrise en économie rurale, il œuvre comme pigiste en communication et dans la presse écrite et électronique. Il habite Stanbridge East, dans les Cantons-de-l’Est, où il cultive le raisin de table commercialement.