Pas de magie dans le marché

par Colette Lebel

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Depuis longtemps, le marché a fait ses preuves. Lieu de rencontre entre l’offre et la demande, le marché permet d’établir les prix et d’échanger, de façon très efficace, les biens et services désirés. Et pour conclure ces échanges, l’argent est devenu, au fil du temps, l’intermédiaire par excellence.

Converti en unité de valeur reconnue, léger à transporter – voire virtuel, de nos jours –, l’argent a tout pour plaire. Il n’a même pas d’odeur, dit-on. Et quel pouvoir!

On veut que je fasse quelque chose? C’est simple : on offre de me payer suffisamment et je le ferai. (C’est la carotte.) On ne veut pas que je fasse quelque chose? Tout aussi simple : on menace de me faire payer si je le fais. (C’est le bâton.) Et ça marche! Le système est si efficace qu’on croit maintenant que le marché peut répondre à tous nos besoins et qu’avec de l’argent tout est possible.

Michael J. Sandel, de l’Université Harvard, est de ceux qui dénoncent cette foi aveugle à l’égard du tout marché, qu’il appelle « l’économystification ». Dans son livre Ce que l’argent ne saurait acheter, il relate plusieurs expériences qui mettent à mal cette idée que, par la grâce d’une « main invisible », le marché s’autorégule pour le mieux. Je vous en résume deux, dont vous avez peut-être déjà entendu parler, puisqu’elles ont fait l’objet de plusieurs articles et qu’elles sont désormais des classiques en la matière.

Premier exemple. Alors qu’on voulait inciter plus de gens à donner du sang lors d’une collecte, on a eu l’idée d’offrir une rétribution pécuniaire en échange du don. (La carotte.) Or l’effet fut tout à l’opposé de ce qu’on souhaitait. De nombreuses personnes qui avaient l’habitude de répondre à l’appel ne se sont pas présentées, cette fois-là. Elles donnaient du sang par simple devoir civique, par altruisme, et le fait qu’il y avait une somme d’argent rattachée à l’acte s’opposait à leur désir de donner. La collecte fut un échec.

Deuxième exemple. Dans une garderie où l’on voulait que les parents cessent d’être en retard en fin de journée, on a décidé d’instaurer des frais additionnels pour décourager ceux qui ne respectaient pas l’heure officielle de fermeture. (Le bâton.) Or, ici encore, le résultat fut désastreux. Puisqu’ils payaient, les retardataires se sentaient en droit de passer chercher leur enfant plus tard. Ils voyaient la nouvelle politique comme l’instauration d’un service fondé sur le principe « utilisateur-payeur » et ont utilisé massivement ce nouveau service, au désespoir des gestionnaires de la garderie.

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ce dernier exemple et le principe bien connu du « pollueur-payeur ». L’intention est bonne, mais la vigilance est de mise, car les dérives sont toujours possibles. Est-ce que je peux bousiller l’environnement sans culpabilité simplement parce que j’ai les moyens de payer? Hum… M’est avis que nous ne devrions pas trop compter sur le marché pour régler nos problèmes environnementaux.

Le danger, c’est qu’on pense sincèrement que si l’on paie, on a le droit. C’est très subtil. Et pernicieux. N’est-ce pas que nous achetons tous, la conscience tranquille, des produits dont l’histoire de fabrication nous ferait sans doute frémir? Mais comme nous les payons, nous nous sentons dédouanés, nous n’avons pas à nous encombrer des conséquences. En fait, l’échange marchand court-circuite les normes sociales, ces normes qui nous poussent à réfléchir aux conséquences de nos actions et à bien nous comporter, sous peine d’être mis au ban de la société.

Bref, l’éducation à la citoyenneté n’est pas un luxe. Elle s’impose plus que jamais. Et les valeurs de prise en charge et de responsabilité véhiculées par les coopératives s’inscrivent parfaitement dans cet esprit de citoyenneté qu’il faut cultiver, rappeler et promouvoir. Ne comptons pas trop sur le marché. Car, comme le dit souvent Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie : « En réalité, la main invisible censée réguler le marché est invisible... parce qu’elle n'existe pas. »

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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