Y a pas que la science dans la vie

par Vincent Cloutier

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Il existe un large consensus selon lequel des fondements scientifiques rigoureux sont essentiels à une règlementation intelligente et cohérente. C’est particulièrement vrai dans le domaine alimentaire.

À cet égard, il est discutable que plusieurs dizaines de pays continuent d’interdire la culture des OGM, faisant fi de solides assises scientifiques. L’Europe est d’ailleurs particulièrement hypocrite sur ce point, elle qui restreint la culture des OGM, mais en importe à pleins bateaux. Nos sociétés modernes peuvent se payer le luxe de souhaiter se passer du génie génétique. Mais il y a quelque chose d’immoral dans l’idée de priver les populations dans le besoin d’une technologie potentiellement porteuse.

Au-delà de cet éloquent exemple, y a pas que la science dans la vie. Lorsque les désirs des consommateurs interfèrent, des nuances s’imposent. L’histoire récente d’A&W parle d’elle-même. En conférence à Ottawa en novembre dernier, lors du Forum sur l’avenir de l’agroalimentaire canadien (organisé par l’Institut canadien des politiques agricoles), l’éloquente vice-présidente de cette chaîne a relaté le succès de l’incorporation du bœuf sans hormones à son menu.

Dans une très forte majorité, les bovins de boucherie nord-américains reçoivent des implants hormonaux qui améliorent considérablement leur taux de conversion, et du même coup la rentabilité des élevages. Il est largement démontré que cette pratique est tout à fait sécuritaire et compatible avec les exigences élevées des consommateurs. Pourtant, depuis plus de deux ans, A&W offre à sa clientèle du bœuf provenant d’animaux élevés sans implants hormonaux. Les clients en redemandent, même s’il n’y a rien de scientifiquement rationnel dans ce souhait. Au moment du lancement de la stratégie et de la recherche de sources d’approvisionnement, des producteurs de bœuf canadiens ont critiqué sévèrement A&W, arguant que la promotion d’un bœuf sans hormones faisait mauvaise presse aux produits bovins traditionnels. Et ça continue.

L’initiative d’A&W n’est pas appuyée sur la science. Et alors? La chaîne offre un produit différent à sa clientèle, qui, en réaction, fréquente davantage ses restaurants. Dans le même esprit, faudrait-il accuser les producteurs bios de malmener l’agriculture dite « conventionnelle », eux qui répondent pourtant à une demande insistante et croissante?

De tout temps, les agriculteurs se sont sentis trahis par le questionnement des consommateurs à propos de leurs produits. En agriculture, on a tendance à oublier que le consommateur est juge. Que sa demande soit rationnelle ou non, scientifiquement justifiée ou non, ne change rien à cette dynamique. Science et règlementation doivent faire bon ménage. Mais la place de la science dans nos stratégies commerciales est toute relative : si le consommateur ne veut pas de cette science, il n’achètera pas le produit. D'ailleurs, science ou pas, la demande de bio croît rapidement, les truies et les poules sortiront de leurs cages, et toutes les vaches seront éventuellement détachées de leurs stalles. 

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Portrait de Vincent Cloutier

QUI EST VINCENT CLOUTIER
Détenteur d’un baccalauréat en agronomie de l’Université Laval et d’une maîtrise en gestion agroalimentaire, Vincent a travaillé comme économiste principal à La Coop fédérée.

 

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