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Heureux Bhoutan : la suite

En décembre 2006, j’écrivais dans ces mêmes pages un billet qui s’intitulait Heureux Bhoutan. J’avais découvert avec ravissement que le Bhoutan, ce petit pays enclavé entre la Chine et l’Inde, avait adopté un indice tout à fait novateur pour mesurer son développement : le bonheur national brut (BNB). Sous la gouverne du roi bhoutanais d’alors, Jigme Singye Wangchuck, la stratégie politique du pays s’alignait sur quatre principes fondamentaux d’égale importance, soit la croissance et le développement économiques, la conservation et la promotion de la culture, la sauvegarde de l’environnement, et une gouvernance responsable. Alors que tout le monde carburait au produit intérieur brut (PIB), le petit Bhoutan faisait bande à part, en privilégiant… le bonheur.

Depuis, nombreux sont ceux et celles qui ont démontré combien le PIB peut nous entraîner vers de fausses illusions. On le surveille de près et on se félicite quand il croît, comme s’il était garant de notre bonheur.

Pourtant, le PIB ne fait aucune distinction quant à la nature de la production qui le nourrit.

Vous devez reconstruire votre maison, parce qu’elle a été détruite par un incendie? Vous devez entreprendre des travaux de décontamination? Vous devez séjourner à l’hôpital? Bravo, le PIB s’en trouve augmenté. En revanche, il lève le nez sur le travail bénévole. Ainsi, comme illustré avec beaucoup d’humour dans une conférence à laquelle j’ai assisté : lorsque monsieur est tombé amoureux et s’est marié, il n’a plus eu besoin de femme de ménage. Zut, il a fait diminuer le PIB! 

Disons que le PIB a fait son temps. Il était utile lorsqu’on ne misait que sur la performance de la production, mais aujourd’hui, nous avons de plus grandes aspirations. Nous nous intéressons désormais aux conséquences sociales et environnementales de la production, nous voulons un développement durable. Et surtout, nous voulons vivre heureux!

Une étude publiée en janvier dernier dans la prestigieuse revue Nature faisait dire à Olivier Schmouker, du journal Les Affaires : « Non, l’avenir n’est pas économique. Il est social! » L’étude en question visait à définir les leviers que les gouvernements devraient privilégier pour améliorer le bien-être des populations. Deux types de leviers étaient soumis à l’analyse : les leviers matériels, par exemple l’adoption de mesures visant l’accroissement du PIB; et les leviers immatériels, par exemple l’adoption de mesures visant le resserrement des liens entre les gens.

Or, plusieurs calculs économétriques plus loin, les résultats sont clairs : les leviers matériels n’ont pratiquement pas d’effet sur le bonheur. En revanche, les leviers immatériels sont, comme le dit Schmouker, « hyper efficaces ». Il faut donc arrêter de concentrer toute notre attention sur le PIB et autres indicateurs comptables, conclut-il, et œuvrer pour l’amélioration du tissu social de nos communautés.

Voilà pourquoi j’ai repensé au Bhoutan. Et que j’ai eu envie de reprendre de ses nouvelles. Le BNB est-il encore d’usage, là-bas, ou n’était-ce qu’une lubie passagère? Une petite recherche m’indique qu’on a gardé le cap. En 2008, le BNB a été officiellement inscrit dans la Constitution bhoutanaise. La culture a été préservée : un journaliste y ayant récemment séjourné témoigne du caractère intact et hautement authentique des fêtes religieuses et du foisonnant patrimoine artistique. La préservation de l’environnement? Ce même journaliste mentionne que 70 % du territoire est couvert de forêts éblouissantes.

C’est un véritable éden pour randonneurs, ornithologues et botanistes. Du côté de la gouvernance? On est passé d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle à deux chambres. L’économie? Hum… C’est le talon d’Achille. L’économie bhoutanaise reste l’une des moins développées au monde. 

Par ailleurs, selon le témoignage de Françoise Pommeret, une ethnologue française ayant établi résidence au Bhoutan, ce « pays du bonheur » a aussi sa part d’ombre : des réfugiés maltraités, des jeunes au chômage, des violences familiales et de la pauvreté. Eh non, il n’y a pas de miracle au Bhoutan. Mais certainement, il y a là une démarche innovante et inspirante qui chamboule nos plus grands paradigmes… avec une audace qui me ravit toujours. 

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@lacoop.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop