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Mission impossible

On connaît trop les détestables travers auxquels mène parfois le capitalisme dans sa version originale : cupidité, déresponsabilisation, mégalomanie. C’est pourquoi, petit à petit, le concept du capitalisme responsable fait son chemin, attirant des entrepreneurs désireux de participer à l’atteinte d’objectifs sociaux et environnementaux, tout en poursuivant celui du profit pour les actionnaires.

Ainsi, en 2010, apparaissait aux États-Unis une toute nouvelle structure entrepreneuriale issue de ces nobles aspirations : l’entreprise à mission (benefit corporation), reconnue par sa certification « B corp ». Les sociétés qui se réclament de ce nouveau statut indiquent clairement au grand public qu’elles poursuivent d’autres intérêts que le simple rendement financier. En 2019, c’était la France, avec sa loi PACTE, qui établissait la structure d’entreprise à mission. Et chez nous, en 2020, la Colombie-Britannique emboîtait le pas en sanctionnant de nouvelles dispositions juridiques permettant d’inclure, dans la mission d’une société, des objectifs non exclusivement centrés sur une performance économique.

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un préjugé favorable à l’endroit des coopératives. Cela dit, je concède qu’il y a de très belles entreprises à capital-actions, en particulier celles qui tentent de s’inscrire dans la mouvance du capitalisme responsable. Et parmi celles que j’admire (ou que j’admirais?) le plus : Danone. Pourquoi Danone? Principalement, je l’avoue, en raison de sa tête dirigeante : Emmanuel Faber, son PDG récemment viré. 

Disons d’abord que Faber a un parcours incroyable. Bénévole dans une maison pour mourants de Mère Teresa à Delhi, accompagnateur de malades dans un centre français de soins palliatifs, fondateur d’une coentreprise d’économie sociale au Bangladesh avec Muhammad Yunus – oui, oui, Yunus, le Prix Nobel de la paix en 2006 –, Emmanuel Faber incarne à perfection l’idée qu’on se fait du leader humaniste. « Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie », avait-il lancé, en 2016, dans un discours mémorable adressé aux étudiants de HEC Paris. Sachez également que, pour ses 10 000 gestionnaires, il avait instauré une rémunération reposant sur trois critères égaux en poids : résultats économiques, sociaux et sociétaux. 

Bref, avec un tel PDG, il n’est pas surprenant que Danone ait été la première grande société française à se prévaloir du nouveau statut d’entreprise à mission. Mais quel défi! Quand on est une société de la taille de Danone et qu’on se finance à la Bourse, les vautours ne sont jamais loin. Or, la pandémie a durement plombé les résultats de Danone : la valeur de l’action a dégringolé de 27 %. Il n’en fallait pas plus pour attirer des fonds spéculatifs, notamment Artisan Capital. 

Après avoir acquis à bon marché quelque 3 % des actions, les porte-voix d’Artisan Capital se sont furieusement activés contre la mission sociale de Danone. Prenant à partie Emmanuel Faber – parce qu’il était davantage préoccupé, disaient-ils, à sauver la planète qu’à sauver l’entreprise –, ils ont réclamé son départ. Et l’ont obtenu. La suite est écrite dans le ciel : sitôt l’action de Danone redressée, ces fonds spéculatifs repartiront, goinfrés, à la recherche d’une autre cible. 

Le cas de Faber n’est pas sans rappeler celui de Paul Polman, ancien patron d’Unilever, qui s’est également fait reprocher par les actionnaires de faire du développement durable une priorité, au détriment de la rentabilité financière de l’entreprise. Viré, lui aussi.

Bref, si la structure entrepreneuriale n’est pas adaptée à la culture humaniste qu’on désire instaurer, c’est presque mission impossible. Le capitalisme peut difficilement être responsable lorsqu’il tombe sous le joug d’obscurs fonds sans visage dont l’unique intérêt est de surfer sur les cours de la Bourse, tels des vautours guettant leur prochain festin. 

Notre avantage coopératif, c’est aussi ceci : nous avons une structure qui appuie et protège notre culture. Car cette structure, inspirée des principes coopératifs et sanctionnée par les lois, a été pensée pour faciliter l’expression et l’actualisation de nos valeurs. Dans le modèle coopératif, la structure et la culture s’appuient. Voilà la clé qui demeure désespérément inaccessible aux valeureux leaders du capitalisme responsable. 

Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives chez Sollio Groupe Coopératif. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

colette.lebel@sollio.coop

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives chez Sollio Groupe Coopératif. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop