L’indépendance, un passage obligé

par Colette Lebel

Depuis 1995, année de la plus récente révision des principes coopératifs, l’indépendance figure au nombre des règles d’action coopératives. C’est, en effet, à la suite de la grande consultation qu’avait alors tenue l’Alliance coopérative internationale (ACI) auprès de ses membres que l’indépendance a été adoptée comme principe coopératif. Pourquoi donc avoir fait ce choix, en 1995?

Précisons d’abord que l’indépendance, comme principe coopératif, est juxtaposée à un autre concept, beaucoup plus riche à mon avis : celui de l’autonomie. « Autonomie et indépendance » forment ensemble le quatrième principe coopératif. Or, l’autonomie, c’est la capacité à se gouverner soi-même. Et pour se gouverner soi-même, il faut s’affranchir du contrôle auquel pourraient prétendre des tiers sur sa propre gestion. Il faut donc être indépendant.

Rappelons-nous le contexte historique de la fin du siècle dernier. On peut clairement identifier deux groupes d’acteurs externes au mouvement coopératif qui semblent miner l’expression de la démocratie coopérative : les gouvernements autoritaires et les marchés financiers. Du côté des gouvernements, on n’a qu’à penser aux pays communistes, où, dans les faits, les coopératives étaient (et sont encore souvent) contrôlées par l’État. Par ailleurs, du côté des marchés financiers, le plus bel exemple près de chez nous, c’est certainement la mainmise des financiers de Wall Street sur le Saskatchewan Wheat Pool, ce joyau coopératif qui a rapidement été conduit à la démutualisation. Voilà qui explique ce besoin, chez les coopératrices et coopérateurs du monde entier, de clamer haut et fort qu’une vraie coopérative doit être autonome et indépendante.

Je crois qu’il serait mal avisé, cependant, de faire de l’indépendance une valeur finale. D’ailleurs, l’ACI a fait de l’indépendance un principe, un guide d’action, et non une valeur. La nuance est importante. Pour moi, l’indépendance est un passage vers un état supérieur : l’interdépendance.

Et je me permets ici de faire un parallèle avec le développement humain. Dans le livre Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent, Stephen R. Covey, ancien conseiller du président Clinton, explique qu’enfants, nous sommes dépendants. Puis adolescents, nous cherchons à établir notre indépendance, qui sera acquise une fois adulte. « Mais à elle seule, l’indépendance ne correspond pas à la réalité de la vie qui est faite d’interdépendance », observe-t-il. C’est pourquoi, avec la sagesse et la maturité, quand on a suffisamment confiance en soi, qu’on a appris à jauger les risques, à décoder les comportements, à apprécier notre part d’humanité, on peut accéder à l’interdépendance, le stade le plus avancé du développement.

C'est une vision qui tombe sous le gros bon sens. Comment peut-on imaginer vivre en indépendance complète? Aussi bien se faire ermite dans le fond des bois! Je pense qu’il en est de même dans le domaine entrepreneurial. Bien sûr, il faut que l’entreprise soit indépendante et qu’elle assure sa propre viabilité. Mais, cela étant réglé, être un entrepreneur, par définition, c’est être en relation avec des employés, des clients, des fournisseurs, des partenaires. Dès lors, on évolue en interdépendance avec les autres.

L’interdépendance procède d’une dynamique complexe, certes. Mais elle valorise un extraordinaire potentiel. Elle rend possible la réalisation de chantiers inimaginables en solo. C’est pourquoi plusieurs auteurs s’y intéressent aujourd’hui et s’efforcent de nous y intéresser. Pour Dominique Steiler, docteur en management de l’Université de Newcastle, il y a chez les Occidentaux un biais individualiste, qui nous a fait perdre de vue l’intérêt de l’interdépendance. « Ce biais, écrit-il dans Osons la paix économique, nous conduit à ignorer ou à sous-estimer notre besoin de liens et de connexion avec les autres au profit de nos possessions perçues comme un aboutissement. »

L’indépendance n’est pas un dogme sacré. Elle est nécessaire à notre développement, mais ne saurait en être l’aboutissement. C’est plutôt l’interdépendance, raisonnée et harmonieuse, qui nous épanouit et nous conduit vers une plus grande création de richesse. Et, devrais-je ajouter, c’est aussi l’interdépendance qui justifie et donne tout son sens au sixième principe coopératif : celui de la coopération entre les coopératives.

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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