Les inégalités, encore et encore

par Colette Lebel

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Le Forum économique mondial constitue un évènement phare qui réunit chaque année, à Davos (Suisse), le gratin politique et économique du monde entier. On y fait le point sur les problèmes les plus urgents de la planète. Cette année, cette rencontre a eu lieu en janvier, et malgré une croissance économique qui aurait dû réjouir les participants, les chiffres révélant l’inexorable montée des inégalités ont freiné leur enthousiasme.  

Le Rapport sur les inégalités mondiales 2018, travail collectif de plus d’une centaine de chercheurs qui couvrent tous les continents, présente en effet une progression des inégalités presque partout dans le monde et tire la sonnette d’alarme : « Nous avons la conviction que si l’aggravation des inégalités ne fait pas l’objet d’un suivi et de remèdes efficaces, elle pourrait conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales. »

Mais ce n’est pas la première fois qu’un tel avertissement est lancé. Et si on tarde à réagir, c’est qu’on croit encore à la théorie du ruissellement. Cette théorie économique suggère que lorsque les riches s’enrichissent, cela profite par la suite aux plus pauvres. D’où son nom. Comme l’eau ne s’accumule pas au faîte d’une montagne, mais ruisselle vers la vallée, la richesse des riches devrait finir par « ruisseler » vers les plus pauvres.

On dit que si les riches deviennent encore plus riches, ils vont consommer davantage, investir dans le milieu, créer des emplois, et qu’au bout du compte le sort des plus pauvres s’en verra amélioré. Ça semble logique. Sauf que ça ne fonctionne pas autant qu’on aimerait le croire. Les chiffres le prouvent. En 1980, le 1 % des plus riches du monde captait 16 % du revenu généré, et selon le dernier rapport, le 1 % en capte aujourd’hui 20 %.

Le constat est clair. La richesse se concentre tout en haut et s’y maintient.

Faisons le raisonnement en sens inverse. Se pourrait-il qu’améliorer le sort des plus pauvres améliore aussi le sort… des plus riches? Je me rappelle les propos du professeur Richard Wilkinson, conférencier entendu en 2012 en marge du Sommet international des coopératives. Études à l’appui, il démontrait qu’au sein des collectivités les fortes inégalités empoisonnent la qualité des relations sociales, à tel point que tous s’en trouvent finalement pénalisés, par des atteintes à leur qualité de vie, mais aussi à leur santé (stress et maladies chroniques). Il en concluait que réduire les inégalités profite à tous, même aux plus riches.

Cela semble être aussi l’avis de Lucas Chancel, l’un des auteurs du Rapport sur les inégalités mondiales 2018. « Une société inégalitaire va mal investir dans l’avenir, dans l’éducation, dans les infrastructures publiques », a-t-il dit dans une toute récente entrevue. Sans compter que les inégalités réduisent la motivation au travail et, par ricochet, la productivité. C’est donc la collectivité entière qui profite d’un partage plus égalitaire de la richesse.

Manifestement, il faut activer le ruissellement. Et ce n’est pas la « main invisible » qui fera le travail. Sans aucun doute, les coopératives font partie de la solution. Partout sur la planète, elles s’affairent à redistribuer la richesse de façon équitable. Mais elles ne suffisent pas à la tâche. Il faut aussi des politiques publiques qui donnent le ton, des citoyens qui misent sur une économie plus démocratique, plus distributive, plus sociale, des échanges internationaux qui tiennent compte des plus démunis… dans l’intérêt de tous.

Je laisse le mot de la fin à Michelle Obama, qui, dans son discours à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, le 5 février dernier, rappelait à l’auditoire qu’on ne peut pas survivre en tant que société si l’on ne s’occupe pas les uns des autres. L’économie a beau mieux se porter, « si vos voisins ne vont pas bien, si les enfants de votre collectivité ne sont pas instruits, si les gens meurent de surdoses de drogue, si notre planète flambe, à quoi tout cela aura-t-il servi? »

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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