L’avènement des prosommateurs en agriculture

par Colette Lebel

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Les agriculteurs ont toujours su se renouveler et faire preuve d’ingéniosité pour relever les grands défis que présentent le travail de la terre et la production de nourriture. Au passage d’une agriculture de subsistance vers une agriculture marchande, la mise sur pied des coopératives agricoles leur a procuré, au début du siècle dernier, un puissant levier de développement, dont ils n’ont pas fini de tirer tous les avantages.

En effet, la formule coopérative est souple et permet d’aborder les métiers de l’agriculture de multiples façons. D’abord vouée à l’approvisionnement de la ferme et à la collecte des produits agricoles, la coopérative s’est ensuite employée à remonter la chaîne de valeur pour transformer les produits et les mettre en marché. Puis elle a pris, en amont, la forme « CUMA » et « CUMO » pour faciliter le partage de la machinerie et de la main-d’œuvre. Aujourd’hui, elle épouse une nouvelle forme pour soutenir les premiers prosommateurs agricoles.

Les quoi, dites-vous? Les prosommateurs. Un nouveau terme, qui vient de la fusion du « pro » de production et du « sommateur » de consommateur. En fait, les prosommateurs sont des gens qui veulent participer à la fabrication d’un produit qu’ils achètent habituellement sur le marché. Or, c’est précisément le cas des agriculteurs membres de la coopérative française L’Atelier paysan.

Las de devoir choisir des solutions pensées pour eux et sans eux, ces agriculteurs rêvaient que les produits dont ils avaient besoin – en l’occurrence, des machines – soient adaptés à leur sol, à leur production, à leur microclimat. Bref, ils voulaient du « sur-mesure ». Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, ils se sont dit qu’ensemble, au sein d’une coopérative, ils pourraient acquérir les savoirs requis afin que chacun, chez lui, puisse faire les choix techniques qui lui conviennent.

L’Atelier paysan est donc une coopérative d’autoconstruction, qui offre à ses membres des formations et des plans pour qu’ils construisent eux-mêmes leurs machines, et même leurs bâtiments. Une douzaine d’employés, dont six ingénieurs, assurent le bon fonctionnement de la coopérative à partir de cinq camions-ateliers, qui sillonnent toute la France. On forme les gens aux trois compétences de base qu’il faut acquérir pour fabriquer ses propres objets : savoir souder, savoir meuler et savoir percer. Avec ces trois compétences, dit-on, n’importe qui peut devenir autoconstructeur. Vous en doutez? Voici une pointe d’humour trouvée sur son site Internet :

« Amis bricoleurs, perdez vos complexes : n’oubliez pas que l’arche de Noé a été bâtie par un amateur et le Titanic par des professionnels. »

Le concept est séduisant. Il y a, bien sûr, toute la satisfaction d’avoir fabriqué soi-même sa machine, mais au-delà de la valorisation personnelle, il y a l’acquisition d’un savoir collectif, rendu accessible à tous. C’est, en effet, une inspirante ambition de partage et d’entraide qui est à la base de toutes les activités de L’Atelier paysan. Quand un agriculteur met au point une nouvelle machine, les ingénieurs de la coopérative en tirent les plans, qui sont ensuite mis à la disposition de tous, sur son site Internet, où l’on trouve également des tutoriels, des articles, des photos, des vidéos de conférences… Bref, de quoi s’amuser longtemps!

Mis sur pied à l’origine par des producteurs en régie biologique, L’Atelier paysan accueille aujourd’hui des producteurs en mode conventionnel, qui y trouvent leur compte, eux aussi. Car les résultats sont concrets et motivants. On fabrique des machines sur mesure pour une fraction du coût, on renoue avec des savoirs paysans qu’on avait presque oubliés, on jouit du plaisir de faire connaître ses inventions et de les transformer en biens communs ouverts et collaboratifs, et l’on met en place un grand réseau d’entraide d’un bout à l’autre du pays. La coopérative interpelle les producteurs de tous horizons par un crédo rassembleur, à savoir que les choix techniques doivent être faits avec, par et pour les agriculteurs. De quoi inspirer les nôtres, qui jouissent, faut-il le rappeler, d’une excellente réputation de « patenteux »…

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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