La ville et son agriculture

par Colette Lebel

De plus en plus, les citadins s’adonnent à l’agriculture et ils adorent! Jardins de balcon, jardins sur les toits, jardins communautaires, tous les espaces possibles sont revendiqués pour renouer avec le savoir-faire ancestral de la production de nourriture. Même si les rendements sont rarement optimaux, les bienfaits sont nombreux : développement de compétences, embellissement des lieux, impacts positifs sur la santé publique et le tissu social – pour ne nommer que ceux-là.

Il y a aussi une agriculture urbaine commerciale, à grande échelle, née à l’initiative d’entrepreneurs qui ont saisi l’engouement des consommateurs pour les aliments produits localement. En effet, il y a là de très belles occasions d’affaires, qui profitent à tous, puisque la production en ville contribue à diminuer les kilomètres parcourus par les aliments et leur empreinte environnementale, tout en permettant d’offrir des produits d’une fraîcheur garantie.

À la différence de l’agriculture en zone rurale, toutefois, l’agriculture urbaine se fait le plus souvent hors sol, en raison du manque d’espace et parce que le sol urbain est souvent contaminé. Pour les petites surfaces, on achète généralement du terreau du commerce – une matière de base inerte, disons-le, mais dans la mesure où on l’amende année après année avec du compost ou quelque autre matière vivante, on peut en arriver à reconstituer un substrat intéressant.

Pour l’agriculture commerciale, par contre, c’est nettement l’hydroponie qui a la cote. La terre est remplacée par un autre substrat (granules d’argile, gravier ou fibres de coco, par exemple), dans lequel on fait circuler de l’eau supplémentée en ingrédients nutritifs. Très productive, l’hydroponie : il semble que les rendements surpassent aisément ceux obtenus en plein champ. Et la technique est économe en eau, il va sans dire, puisque le milieu fonctionne en circuit fermé. L’eau est récupérée en fin de parcours, rechargée en éléments nutritifs et retournée dans le circuit pour alimenter les plantes. La technique n’est pas nouvelle, mais elle devient de plus en plus sophistiquée et efficace.

On se réjouit de ces initiatives urbaines. On a vraiment besoin de tous les types d’agricultures pour nourrir convenablement l’ensemble des habitants de la planète. Selon les estimations, environ 80 % de la population mondiale vivra en ville en 2050. Fort heureusement, l’hydroponie pourra participer substantiellement à l’offre globale, tout en permettant de faire fi des contraintes urbaines, soit le manque d’espace et le manque de sol.

Pourtant, en France, des agriculteurs s’inquiètent d’une possible concurrence entre l’agriculture urbaine et l’agriculture traditionnelle. Dans un article du magazine Reporterre (26 avril 2018), on met en perspective le fait que la Ville de Paris a dépensé 2,5 millions d’euros pour préparer l’espace urbain à accueillir les porteurs de projets de fermes urbaines et 400 000 euros de plus pour les accompagner… alors que la région parisienne continue à grignoter annuellement 1400 ha de vraies terres agricoles, qui, à leur état naturel, abritent déjà tout un microcosme biologique prêt à accueillir les cultures.

« Portées par leur succès médiatique et l’argent que les pouvoirs publics y investissent, les fermes urbaines nuiraient-elles aux terres agricoles? » se demande le journaliste Maxime Lerolle. Du côté de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA), on lance une mise en garde : « Le fantasme de nourrir la ville avec les fermes urbaines pourrait justifier l’accaparement des terres agricoles aux yeux de certains urbanistes. »

Heureusement, au Québec, nous n’en sommes pas là. L’agriculture urbaine n’est pas une menace. Par contre, la préservation du territoire agricole est un enjeu bien réel. Car ici aussi, la ville se fait gourmande. C’est pourquoi on explore toutes sortes de moyens pour assurer, à titre privé ou collectif, l’intégrité de nos terres agricoles – qui ne représentent, rappelons-le, que 2 % du territoire québécois. Fiducies foncières, servitudes, coopératives, législation, toutes les options sont examinées avec un certain sentiment d’urgence. Pas étonnant : c’est une question de sécurité alimentaire et de protection d’une précieuse biodiversité.

 

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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