La vie bonne

par Colette Lebel

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Il y a des questions qui habitent l’esprit de l’homme depuis toujours. Celle de la vie bonne, par exemple. Qu’est-ce que la vie bonne? C’est une vie heureuse et accomplie, qui permet de développer ses talents, de se sentir utile et de connaître le bonheur. On en rêve tous, de cette vie bonne. Mais quel est donc le chemin qui nous y conduit? Le psychiatre Robert Waldinger, de l’Université Harvard, a planché sur la question.

Waldinger est le quatrième directeur de ce qu’on pense être la plus longue étude jamais réalisée sur la vie adulte. Tout a débuté en 1938, lorsque deux groupes d’adolescents ont été sollicités par des chercheurs de l’université. Le premier groupe était constitué d’étudiants de Harvard, et l’autre de jeunes d’un quartier pauvre de Boston. Au total, 724 hommes, qui ont été questionnés année après année sur leur travail, leur vie de famille, leur santé. Cette magistrale étude se poursuit encore aujourd’hui avec la soixantaine d’hommes toujours vivants, plus les quelque 2000 descendants de la cohorte initiale. Une quantité d’information extraordinaire! On peut enfin analyser les données pour mieux comprendre… de quoi est fait le bonheur.

Argent? Célébrité? Travail? Nenni. Cherchez ailleurs. Ce sont les bonnes relations qui nous rendent heureux. En effet, à partir de cette solide banque de données, Waldinger conclut que les gens les plus heureux sont ceux qui peuvent compter sur des relations de qualité, peu importe tout le reste. Et non seulement ils sont plus heureux, mais ils jouissent d’une meilleure santé, tant physique qu’intellectuelle. Le message clé de cette étonnante étude signée Harvard est donc : cultivons nos relations.

D’autres, avant Waldinger, avaient déjà emprunté cette voie qui relie le bonheur et la santé à l’appartenance à un groupe. Pensons à Robert Putnam, sociologue qui publiait en 2000 Bowling Alone, pour alerter les Américains sur le déclin du capital social aux États-Unis et sur les conséquences tragiques pour la nation. Pensons aussi à cette étude de l’Université Emory qui révélait, en 2002, que les centres du plaisir situés dans le cerveau sont stimulés lorsque les gens coopèrent entre eux. Enfin, bien d’autres études en sciences sociales établissent un lien très clair entre une sociabilité active et le bonheur.

Ainsi donc, le bonheur est un plat qui se savoure en bonne compagnie. Pourtant, l’individualisme règne en maître aujourd’hui. Et la coopération? Un truc du bon vieux temps, dit-on. Bêtise!

Études à l’appui, on peut désormais affirmer que coopérer, de façon structurée par l’entrepreneuriat collectif ou de manière informelle avec des parents, amis ou connaissances, c’est mettre toutes les chances de son côté pour atteindre cette vie bonne que l’on convoite et le bonheur qui en résulte.

Mais ce n’est jamais simple.

En théorie, oui, on le sait : coopérer est une stratégie optimale et désirable. Mais coopérer demeure psychologiquement difficile. On se rend toujours un peu vulnérable en acceptant de faire équipe. Il faut partager le pouvoir, faire confiance, accepter de ne pas posséder toute la vérité. C’est, finalement, se montrer humain. Tiens donc... Se montrer humain serait-il devenu un handicap? Sommes-nous obnubilés par la simplicité de la machine : blanc ou noir, oui ou non, zéro ou un?

C’est pourtant ce qui fait toute la beauté de notre humanité, cette faculté de douter, ces zones d’ombre, ce besoin de l’autre, ces liens riches et complexes qu’on ne finit plus d’apprivoiser... Si la vie bonne est réellement cette vie heureuse où une personne peut développer ses talents et se sentir utile, alors force est d’admettre que, pour qu’elle se sente utile, il faut bien que quelqu’un d’autre ait besoin d’elle. Or, c’est justement cet échange soutenu de services donnés et reçus qui rend possible le développement d’un réseau de bonnes relations.

En somme, il serait sage d’accepter, voire de célébrer, l’incomplétude de notre nature humaine, en coopérant davantage pour nourrir ces relations qui demeurent, au-delà de toutes les apparences, notre plus grande source de bonheur.

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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