La chaîne humaine

par Colette Lebel

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Le 8 juillet dernier, tous les membres d’une famille se sont retrouvés emportés loin de la plage floridienne où ils se prélassaient, en tentant d’arracher deux des leurs aux fortes vagues qui les entraînaient vers le large. Spontanément, quelque 80 baigneurs ont décidé de se tenir par la main pour former une longue chaîne humaine jusqu’à eux, afin de les ramener sur la rive sans risquer d’être emportés à leur tour.

Cette belle histoire semblait faire écho à la Journée internationale des coopératives, qui avait été célébrée la semaine précédente, sous le thème de l’inclusion. On ne laisse personne de côté, enjoignait-on dans le message principal. Grand bien nous fasse! Nous vivons dans un monde complexe, de moins en moins prévisible; mieux vaut rester fidèle à son instinct grégaire et appartenir à un groupe, s’entraider, bâtir des solidarités. L’homme est un animal social et, par nature, la coopération fait partie de ses ressources comportementales.

D’ailleurs, une étude sérieuse, publiée en 2010 par des chercheurs de l’Université d’Oxford, est venue établir un lien direct entre le développement du cerveau et l’aptitude à coopérer. À partir de l’analyse du cerveau de 500 espèces de mammifères (fossiles et actuelles), les chercheurs ont démontré que le cerveau des animaux sociaux s’est développé davantage que celui des espèces solitaires, ce qui confirme que la coopération, sous quelque forme que ce soit, sollicite plus de ressources cérébrales qu’une existence vécue en solo.

Bien sûr. On s’en doutait : la coopération est extrêmement efficace, mais elle présente de nombreux défis. Comment travailler ensemble sans se faire exploiter? Comment obtenir sa juste part du fruit de l’effort collectif? Comment conserver l’esprit de groupe malgré les différences? Pour résoudre ces défis, les animaux sociaux ont dû développer de grandes compétences cognitives, ce qui a sollicité davantage leur cerveau. C’est ainsi que, au fil des générations, les animaux sociaux ont pu se doter d’un cerveau plus affiné et mieux équipé pour assurer la survie de leur espèce.

Voilà donc, dans une perspective évolutive, le fondement scientifique de l’avantage coopératif : en nous rendant plus intelligents, l’acte de coopérer a contribué à la pérennité de notre espèce. Et pourtant…

Pourtant, il y a encore des gens qui pensent n’avoir besoin de personne. Ils font cavalier seul et s’en vantent, comme s’il s’agissait là de la meilleure preuve de leur intelligence. Ils ont pour modèle le self-made man, ce battant qui, dit-on, a construit sa propre route, gravi tous les échelons et brillé d’un succès qu’il ne doit qu’à lui seul. Ah oui? Qu’à lui seul? Pfff… Avec la génération montante, nous sommes manifestement ailleurs.

Nous sommes à l’ère du collaboratif, du collectif, du coopératif. Nous savons bien, désormais, que nous sommes tous connectés et que nul n’est vraiment autonome ni autosuffisant. Pour reprendre les mots d’Isabelle Taubes, journaliste française, il semble dorénavant que « le moi tout gonflé de lui-même s’effondre ».

Le philosophe slovène Slavoj Zizek, de son côté, note une nouvelle façon de s’inscrire dans son environnement : « non plus comme un travailleur héroïque qui exprime son potentiel créatif en exploitant ses ressources inépuisables, mais comme un modeste agent qui collabore avec ce qui l’entoure ».

Et puis il y a l’économiste nobélisé Joseph E. Stiglitz, qui pourfend, depuis quelque temps déjà, l’individualisme exacerbé qui met à mal nos sociétés. « Il faut retrouver des projets collectifs de long terme. L’occasion est là. Le danger est de ne pas la saisir. »

On n’y échappe pas : les autres sont, pour chacun de nous, un besoin essentiel. Nous sommes des animaux sociaux, disais-je. Nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres, toutes liées dans cette aventure terrestre. Forts de cette prise de conscience, il nous faut comprendre la coopération comme une stratégie adaptative de haut niveau. Soyons créatifs. Il y a mille et une façons de coopérer. Il suffit d’un peu de bonne volonté.

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette est aussi membre du conseil d'orientation de l'institut de recherche pour les coopératives et mutuelles de l'Université de Sherbrooke (IRECUS) de même que membre du conseil d'administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec (REOQ).

colette.lebel@lacoop.coop

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