Des espoirs fondés sur les coopératives

par Colette Lebel

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Depuis que l’homme s’adonne au commerce, on s’en remet au marché pour déterminer les prix. Si bien que l’on s’est mis à croire, au fil du temps, que le marché a cette capacité extraordinaire, par les forces qu’il met en jeu, de déterminer la juste valeur des choses.

Lors du dernier congrès de l’Alliance coopérative internationale (ACI), Raj Patel a remis les pendules à l’heure. Diplômé de la London School of Economics et de l’Université Cornell, Patel a travaillé pour la Banque mondiale et pour l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il a aussi écrit The Value of Nothing, dans lequel il rapporte une étude, publiée dans le Financial Times en 1994, qui estime le coût réel d’un seul Big Mac à… quelque 200 $. Oups!

Le calcul inclut évidemment tous les coûts que McDonald’s ne paie pas : l’utilisation de l’eau, la dégradation des sols, les émissions de CO2 – autant d’aspects de la production qui ne sont pas reflétés dans le prix de vente, mais dont il faut pourtant débiter nos réserves de ressources naturelles. C’est toute la société qui finit par pâtir des abus : dommages dus aux catastrophes écologiques, accueil de réfugiés des changements climatiques, soins de santé découlant d’une mauvaise alimentation... Ce sont les fameuses « externalités », comme on dit dans le jargon de l’économie.

S’adressant aux participants du congrès de l’ACI, Patel a rappelé que le secteur alimentaire est celui où il apparaît le plus clairement que les coûts environnementaux dépassent largement les bénéfices. « La production de nourriture sur une base industrielle n’est tout simplement pas un modèle durable », a-t-il martelé, n’en déplaise aux grandes coopératives agricoles. Le rapport Agriculture at a Crossroads, coproduit par 400 scientifiques à la demande de la Banque mondiale et publié en 2009, est formel : il faut s’écarter de ce système de production industrielle, qui ne valorise pas correctement nos ressources naturelles.

Dur à prendre pour tous ceux qui, comme La Coop fédérée, se sont donné pour mission de nourrir le monde. Heureusement, il y a de l’espoir. Patel croit que les coopératives sont des espaces privilégiés pour changer les règles du jeu, pour innover, pour apprendre ensemble. Dans le fameux rapport qu’il a cité – et qui tentait de répondre à cette question de la Banque mondiale : « Comment nourrir les neuf milliards de personnes qui habiteront la planète en 2050? » –, les plus éminents scientifiques du monde en sont arrivés à des solutions reposant sur la territorialité, le savoir-faire local, la démocratie et l’autonomie. De toute évidence, la coopération a beaucoup à apporter.

À ce constat, j’ajoute le mien. Si les coopératives génèrent, elles aussi, des externalités négatives, on peut penser qu’elles en produisent moins. Car comme elles sont liées à un territoire, il n’est pas dans leur nature de délocaliser leurs activités, et elles ont donc avantage à protéger les ressources locales dont elles dépendent. De plus, je remarque que les coopératives produisent également – ce qui est très rare – des externalités positives, c’est-à-dire que leur action génère des retombées dont la valeur n’est pas incluse dans le prix de leurs produits. En effet, les membres, étant à la fois clients et propriétaires, sont très adéquatement positionnés pour arbitrer le point de rencontre entre vendeurs et acheteurs. La coopérative, dans la détermination d’un juste prix, joue donc un rôle d’éclaireur dans le marché. Or ce rôle bénéficie à tous les consommateurs, même à ceux qui ne font pas partie de la coopérative.

Dans un monde où on a la fâcheuse habitude de privatiser les gains et de socialiser les dégâts, les coopératives font assurément partie des solutions. Mais elles ne font pas de miracles, hélas, et ne pourront pas à elles seules régler les problèmes urgents auxquels l’homme doit maintenant faire face. C’est toute la société civile qui est ici interpellée. De même que chacun de nous, à titre de consommateur averti. 

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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