Coopérer pour durer

par Colette Lebel

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Dès la petite école, nos enfants sont en compétition les uns contre les autres pour figurer au palmarès des meilleurs élèves. Dans les sports, c’est toujours la première place que l’on vise. Et dans le monde des affaires, les analystes donnent évidemment les meilleures notes aux entreprises les plus compétitives. En fait, nous carburons à l’esprit compétitif. Car vouloir dépasser tout le monde pour occuper la première place constitue un excellent stimulant et nous incite à donner notre meilleure performance.

Manifestement, nos sociétés modernes valorisent l’esprit compétitif. Quant à l’esprit coopératif, il est généralement perçu comme noble, gentil, voire éthique, mais il peine à faire le poids devant la fougue et l’impétuosité d’un esprit compétitif. Pourtant, les deux types de comportements ont leur pertinence, et l’avantage que l’on semble accorder à l’esprit compétitif tient de moins en moins la route. Depuis quelques décennies, plusieurs disciplines scientifiques étudient les mécanismes comportementaux et viennent tour à tour démontrer l’importance de la coopération pour assurer, de façon durable, notre bien-être.

Je vous amène cette fois-ci… au poulailler! L’agronome et docteur en biologie Pablo Servigne rapportait, dans L’Obs de novembre dernier, une expérience réalisée aux États-Unis. On a placé des lots de neuf poules dans plusieurs cages distinctes, puis effectué deux manœuvres. D’une part, on a sélectionné la poule la plus productive de chacun des lots et, à partir de celles-là, on a produit des lignées de poules ultra-performantes. D’autre part, on a sélectionné les cages les plus productives globalement, et les poules en faisant partie ont pu, elles aussi, produire leurs propres lignées. On a ainsi élevé six générations de poules sélectionnées.

Qu’a-t-on observé par la suite? Dans la population des poules de lignée ultra-performante, la compétition a fait loi, l’agressivité a explosé et les blessures se sont multipliées, de telle sorte qu’à la sixième génération la production d’œufs avait chuté. Du côté des cages où c’est le lot qui avait été sélectionné pour sa production globale, les poules aux différentes capacités ont évolué ensemble, dans un climat harmonieux, et au bout de six générations, la production globale avait augmenté de 160 %.

On en conclut qu’à court terme les éléments compétitifs d’un groupe s’en sortent peut-être mieux, mais que l’avantage est de courte durée : ils finissent par détruire leur propre environnement.

Peut-on transposer la réflexion aux humains? Certainement. Servigne évoque à ce sujet les normes sociales que les hommes ont édictées au fil du temps, pour favoriser la coopération au sein des groupes et refréner les ambitions dominatrices des individus trop compétitifs. Il donne à titre d’exemple le mécanisme réputationnel, qui intervient pour récompenser les comportements altruistes, de même que le rejet par le groupe, pour punir les comportements égoïstes. Ainsi, les groupes humains semblent s’être régulés pour favoriser le développement de l’esprit coopératif et assurer leur pérennité.

Bien sûr, la compétition fait partie de notre attirail de survie et nous est nécessaire à certains moments. Mais elle ne devrait peut-être pas nous habiter au quotidien. Parce qu’elle n’éveille pas les meilleurs sentiments et qu’elle compromet nos lendemains. En cette ère où les désordres géopolitiques et environnementaux, pour ne nommer que ceux-là, se mondialisent et nous lient à jamais les uns aux autres, il serait sans doute plus opportun d’éveiller en chacun de nous la bienveillance, la sollicitude et l’entraide. Il n’y a plus de mammouths à chasser. Ce sont d’autres défis, désormais, qui requièrent notre vigilance. Comme le suggère Servigne lui-même, « il est important de devenir experts en coopération, de retrouver l’usage de notre deuxième jambe, pour se remettre enfin à marcher droit ».

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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