Collaboration et coopération : la confusion des genres

par Colette Lebel

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L’économie collaborative est très séduisante. J’ai récemment essayé Airbnb et Uber – il faut être de son temps! J’ai pu profiter à moindres frais de services personnalisés, flexibles et attentionnés. Les transactions réalisées à l’aide de ces plateformes en ligne se sont effectuées en toute convivialité, presque amicalement. Et grâce aux excellents commentaires laissés par les derniers utilisateurs des fournisseurs de services que j’avais choisis, je me sentais parfaitement en confiance.

C’est tellement beau de s’imaginer qu’on collabore tous, dans cette nouvelle économie. Parfois, on s’emporte et, par quelque enflure verbale, on appelle ça « l’économie de partage ». Et puis, de fil en aiguille, on fait des amalgames, on trouve une parenté avec l’économie coopérative.

Bref, l’économie collaborative est presque devenue une économie fourre-tout. Pourtant, si l’économie coopérative est assurément une économie collaborative, l’inverse est rarement vrai : une bien mince partie de l’économie collaborative s’avère coopérative.

En effet, au-delà des apparences, les modèles d’affaires des entreprises d’économie collaborative ne sont aucunement garants d’une gouvernance démocratique et d’un partage équitable de la richesse créée. Au contraire. Ces modèles d’affaires soulèvent de plus en plus de critiques. On rappelle d’abord que la valeur créée par la collectivité « collaboratrice » n’est généralement pas partagée, mais plutôt captée au profit d’un petit groupe dont on ne sait pas grand-chose. Régi par une gouvernance fermée et opaque, ce petit groupe accapare non seulement la richesse, mais aussi les données collectées, qui deviennent dès lors leur propriété exclusive.

Par ailleurs, comme elles fonctionnent à partir d’une infrastructure dématérialisée, lorsque les entreprises collaboratives se déploient à grande échelle sans enracinement territorial, elles concurrencent les marchands locaux et régionaux, qui, eux, ont un vrai pignon sur rue. C’est donc, à terme, toute l’économie locale qui s’en trouve affaiblie.

Enfin, le plus grand reproche adressé à l’économie collaborative, c’est certainement la déstructuration des conditions d’emploi qui accompagne souvent son modèle d’affaires. Certes, les travailleurs y jouissent d’une grande flexibilité quant aux horaires et à la charge de travail qu’ils désirent prendre, et c’est sûrement ce qui les attire. Mais il faut savoir que, la plupart du temps, ces emplois sont précaires, la rémunération fluctuante et les avantages sociaux absents. Bref, sur le plan des conditions de travail, c’est bien souvent un retour en arrière.

Dans les cas les plus extrêmes, l’économie collaborative peut aussi amener une déshumanisation des rapports sociaux. La plateforme de location Airbnb, par exemple, a récemment lancé le service « Expériences » dans une vingtaine de pays, en invitant les gens locaux à monnayer leur compagnie auprès des touristes. Si la nouvelle offre est certainement attrayante, car elle permet de connaître une ville du point de vue de ses habitants, elle suscite en même temps un certain malaise. Comme l’observe tristement le philosophe Gilles Vervish, de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne : « Nous vivons dans une société marchande individualisée, qui se retrouve coincée et où les individus sont devenus obligés de passer par la case “paiement” pour retrouver un semblant de lien. »

Fait intéressant à noter : en novembre dernier, Diane Bérard, du journal Les Affaires, évoquait une crise de croissance dans l’économie collaborative et elle invitait ses lecteurs à surveiller… la montée du coopérativisme de plateformes! Oui, de nouvelles entreprises émergent maintenant de cette économie et elles fonctionnent différemment. Elles sont basées sur la propriété collective et se veulent durables, transformatrices et redevables, non pas à d’obscurs propriétaires, mais aux gens qui la font vivre : leurs utilisateurs.

À la bonne heure! Les coopératives ont fait leurs preuves, depuis les Pionniers de Rochdale[1]. Voilà un modèle qui peut rétablir le vrai sens du partage dans une plateforme collaborative. Gouvernance ouverte et démocratique, partage équitable de la valeur créée, utilisation éthique des données : oui, tout cela est possible avec le modèle d’affaires coopératif.

 

[1] The Rochdale Society of Equitable Pioneers est une société coopérative fondée en 1844 par 28 tisserands de Rochdale (Angleterre), souvent considérée fondatrice du mouvement coopératif.

 

Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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