22 secondes

par Colette Lebel

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Vingt-deux secondes. C’est désormais la durée moyenne de détention des actions américaines (New York Stock Exchange, 2012). Plus besoin d’analyser les états financiers des entreprises, les algorithmes font le travail.

Pour le courtier, l’efficacité consiste maintenant à s’installer le plus près possible des plateformes boursières afin de réduire au minimum la distance de fibre optique qui transmet ses commandes au terminal. Moins de distance à parcourir, c’est moins de temps perdu. Et le temps, c’est de l’argent.

On comprend que cette pratique, qu’on appelle « transaction à haute fréquence », engendre une multitude de nouveaux risques menaçant les marchés : fluctuations extrêmes des cours, surcharges des systèmes, possibilité d’abus, etc. Et qui veille au grain, dans tout ça? On se le demande, car comme le faisait remarquer Yvon Allaire, de l’Institut sur la gouvernance (IGOPP), en matière d’actionnariat, nous sommes devenus des touristes de passage. Or, les touristes ne votent pas! Ils profitent d’un bon moment et repartent sans laisser d’adresse.

Normalement, quand on est propriétaire, on a du pouvoir sur son bien et on prend les mesures qui s’imposent pour le protéger. Mais les marchés financiers ont, petit à petit, dissocié le couple propriété-pouvoir. Ne reste que la propriété. Une propriété totalement désincarnée, faut-il le souligner : ce bien qu’on possède 22 secondes, on ne le connaît même pas. Comment l’apprécier et le protéger?

On est bien loin de l’idée du partenariat avec d’autres investisseurs au sein d’une entreprise qu’on admire. Seule l’espérance d’un bon rendement de son capital dicte maintenant les choix d’achat et de vente. Il s’agit d’accumuler le plus d’argent possible. On ne s’interroge même plus sur la finalité. De l’argent pour faire quoi, au juste? On ne sait pas trop, mais on verra plus tard.

Dans Titanic, Avatar et Le Hobbit nous racontent la crise financière (2015), l’auteur Hervé Gouil réfléchit à cet amour de l’argent sans limites. Il avance l’idée que la cupidité, puisqu’il faut nommer les choses par leur nom, est un symptôme dépressif qui traduit une absence de désir. « Tout se passe, écrit-il, comme si l’accumulation d’argent permettait à la personne cupide de conserver le fantasme qu’elle pourra réaliser tous ses désirs, acheter ou faire tout ce qu’elle veut… le jour où elle aura un désir. » Mais il semble qu’en route on perde de vue l’objet de son désir, et que l’accumulation devienne l’objectif même. Il y a là quelque chose de déprimant, en effet. Comme si on avait perdu le nord.

Vingt-deux secondes d’actionnariat. À cela, il est réconfortant d’opposer les 100 ans de propriété et de pouvoir continus que se sont légués, de génération en génération, les agriculteurs de notre coin de pays, au moyen de leur réseau de coopératives agricoles. Ici, pas de touristes. Que de vrais partenaires. Des frères de cœur qui, même s’ils ne sont pas toujours d’accord sur tout, se comprennent mutuellement et se respectent, parce qu’ils partagent la même passion. Eux savent pourquoi ils veulent des coopératives efficaces et rentables. Eux savent pourquoi ils veulent des ristournes en fin d’année. Leur désir est très concret : le maintien et la prospérité de leur ferme, et de quoi se payer un peu de bon temps en famille.

Pour moi, c’est clair. Mon travail au sein du réseau La Coop a du sens, et j’ai le sentiment de participer à quelque chose d’authentique et de précieux. Oh, il n’y a rien de parfait! Il est des jours où surgit en moi la gérante d’estrade, celle qui ronge son frein en ravalant ses prodigieux conseils! Mais voilà une simple manifestation de mon attachement à une collectivité à laquelle je ne souhaite que du bon. Que du vrai. Que du juste.

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Portrait de Colette Lebel

QUI EST COLETTE LEBEL
Colette est agronome et directrice des Affaires coopératives à La Coop fédérée. À ce titre, elle est responsable de la formation coopérative et de l'animation de la vie associative au sein du réseau. Colette siège au conseil d’administration du Réseau en éthique organisationnelle du Québec, à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS) ainsi qu’au Centre interdisciplinaire de recherche et d’information sur les entreprises collectives (CIRIEC-Canada).

colette.lebel@lacoop.coop

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