Les oeillères

par Vincent Cloutier

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Par une froide soirée d’hiver, votre humble serviteur regarde RDI Économie. En entrevue, un chercheur de l’IRIS (Institut de recherche et d’informations socio-économiques), qui vient de publier Dépossession. Le livre réprouve le modèle économique québécois, lequel aurait failli à son objectif de faire profiter les Québécois des ressources de leur territoire. L’ouvrage consacre un chapitre à l’agriculture. Soupir.

Le bouquin donne allègrement dans la – soi-disant – « crise qui frappe aujourd’hui le monde agricole », en y répétant que « les agriculteurs sont plongés dans des situations financières difficiles ». Primo, la généralisation est rarement une bonne alliée. Secundo, Statistique Canada nous suggère un regard plus nuancé : les années 2010 à 2014 ont montré les revenus nets les plus élevés de l’histoire agricole québécoise. Bon… pour certains, les verres sont faits pour être à moitié vides.

Rendons à César ce qui lui revient : le regard historique posé est d’un intérêt certain. Des commissions Héon (1955) à Pronovost (2008), plusieurs faits marquants sont relatés avec rigueur. Entre autres enjeux préoccupants, citons la forte valeur des quotas et la dette qui y est rattachée. Néanmoins, il est curieux de lire que « ce n’est qu’en 2007 que l’État a plafonné le prix du quota ». Oui, oui, l’État. Raccourci discutable.

Tout au long du chapitre agricole, l’IRIS semble oublier que l’environnement d’affaires des agriculteurs québécois dépasse largement nos frontières. Les secteurs laitier et avicole évoluent au sein d’un système de gestion de l’offre pancanadien qui n’est pas imperméable aux réalités mondiales. Les industries céréalière et porcine opèrent dans un environnement planétaire qui les met en concurrence avec le Brésil, les États-Unis et le Danemark, pour ne nommer que ceux-là. On peut bien déplorer que « l’activité agricole (…) se soit enfoncée dans le productivisme », il se trouve toujours quelqu’un, quelque part, pour rehausser la barre et offrir à prix compétitif un produit répondant aux exigences du consommateur.

De leur côté, les relations d’affaires au sein de la filière augmenteraient « la dépendance des producteurs à l’égard d’autres maillons de la chaîne ». Dans la réalité, les producteurs sont dépendants des transformateurs, et vice-versa. Les consommateurs finaux, dans les allées des épiceries, n’ont que faire d’un boisseau de blé, d’un bouvillon fini ou d’un poulet à 35 jours. Ils veulent du pain tranché, un steak d’entrecôte vieilli ou une poitrine assaisonnée. La qualité irréprochable, l’uniformité et le volume qu’exige le marché ne peuvent être offerts qu’avec une coordination verticale étroite des acteurs de la chaîne.

Il est curieux d’associer « agroalimentaire québécois » et « dépossession », alors qu’Agropur, qui transforme la majorité de la production laitière québécoise, est exploitée par et pour ses quelque 3500 membres propriétaires, essentiellement québécois. Association périlleuse, aussi, lorsque l’acteur dominant en financement agricole au Québec est une coopérative, en l’occurrence le Mouvement Desjardins. Association qui relève d’une totale hérésie quand Olymel, qui abat et transforme près de la moitié de la production porcine québécoise, est dans la grande famille de La Coop fédérée, ancrée dans le Québec agricole depuis 93 ans et propriété des producteurs d’ici. Et comment parler de dépossession quand plus que partout ailleurs, les agriculteurs québécois sont propriétaires des terres qu’ils exploitent? Sans doute de malheureux oublis des auteurs.

Un tel ouvrage serait incomplet sans sombrer dans le cliché de la « disparition de la ferme familiale ». En quoi une ferme familiale devrait-elle se limiter à telle ou telle taille? À telle ou telle technologie? À tel ou tel partenariat d’affaires?

Il faut remercier l’IRIS de s’intéresser à l’agriculture et à l’agroalimentaire. Seulement, une meilleure prise de conscience de l'environnement dans lequel l'agroalimentaire évolue - et évoluera - aurait grandement amélioré la qualité de l'ouvrage.

Portrait de Vincent Cloutier

QUI EST VINCENT CLOUTIER
Détenteur d’un baccalauréat en agronomie de l’Université Laval et d’une maîtrise en gestion agroalimentaire, Vincent a travaillé comme économiste principal à La Coop fédérée.

 

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