Émoi à Paris

par Vincent Cloutier

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L'agriculture française est bouleversée. Au début du mois de septembre, tracteurs ont roulé sur Paris et producteurs ont marché sur Bruxelles, histoire de sensibiliser l’opinion publique et les politiciens à ce que certains qualifient de crise généralisée de l’agriculture.

Éleveurs laitiers, bovins, porcins, céréaliers : la totale.

Personne ne se surprendra d’entendre les éleveurs laitiers crier haut et fort leur désarroi. Le prix du lait sur le marché mondial (dont les fluctuations touchent de près les producteurs européens) a atteint un creux quasi historique au printemps dernier. À Bruxelles, un manifestant se désole : « Il nous faudrait un prix de base de 350 à 400 euros pour 1000 litres [52 à 59 $/hl], alors qu’on est payés 280 euros [41 $/hl] actuellement.» Une situation provoquée principalement par le ralentissement chinois, la suppression définitive  des  quotas  européens  et  l’embargo russe. Par contre, dans le secteur des viandes rouges, le déclin est loin d’être aussi prononcé. Le secteur porcin européen souffre davantage que d’autres de l’embargo russe, certes. Mais si crise il y a aujourd’hui, que vivait-on en 2013, lorsque les marges étaient encore plus serrées? Dans le même esprit, le secteur céréalier est loin des sommets de rentabilité des dernières années, mais on est à des lieues du creux du début des années 2000.

La situation fait craindre que le secteur agricole français souffre d’un malaise plus profond, plus pernicieux. Pour le sociologue du monde rural François Purseigle, « l’agriculture française, au modèle éclaté avec un demi-million d’exploitations, a loupé le coche de la mutualisation des investissements [consolidation], des économies d’échelle et des attentes de la société en matière de “normalisation environnementale” ». On ne saurait si bien dire. De tout temps, les attentes  des  consommateurs  et les réalités intraitables de l’économie de marché ont exigé un rythme soutenu de croissance  et  d’innovation. Manifestement, la concurrence s’est distanciée. États-Unis, Brésil, Nouvelle-Zélande, même l’Allemagne voisine: le modèle agricole dominant a changé et une nouvelle normale a été établie. Le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles – l’équivalent français de l’UPA – constate le fossé : « Il faut engager un vaste plan pour moderniser les bâtiments, automatiser les abattoirs, organiser les regroupements d’exploitations afin qu’elles soient plus productives.»

La nécessité de suivre cette tendance est-elle une inévitable fatalité? L’un des rôles des politiques agricoles est de procurer la marge de manœuvre nécessaire au maintien d’un modèle agricole reflétant les attentes d’une société. Seulement, cette marge de manœuvre n’est pas illimitée. Et c’est là que le bât blesse : les outils français de politique agricole, à travers la Politique agricole commune, sont déjà plutôt généreux. Lorsque la marge de manœuvre qu’ils procurent ne suffit plus, c’est le cul-de-sac. Ajoutons à cela l’évidente incapacité des États européens à réinjecter des fonds dans leur agriculture à hauteur des besoins exprimés, et le portrait est complet.

L’agriculture française traverse une crise existentielle profonde, qui laissera des cicatrices tout aussi profondes. À méditer.

Portrait de Vincent Cloutier

QUI EST VINCENT CLOUTIER
Détenteur d’un baccalauréat en agronomie de l’Université Laval et d’une maîtrise en gestion agroalimentaire, Vincent a travaillé comme économiste principal à La Coop fédérée.

 

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