Tendances laitières

par Patrick Dupuis

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Comment se pratiquera l’agriculture dans l’avenir? Des spécialistes et des producteurs nous font part de leur vision. Promenade sur la voie lactée du futur!

« Allons-y d’une prospective vachement futuriste et déstabilisante, lance Jean-Marie Séronie, consultant et agroéconomiste français établi à Bayeux. Dans 100 ans, on ne produira peut-être plus de lait. Les véganes auront gagné. Déjà, dans l’Hexagone du moins, McDo offre des burgers véganes. De quel droit se considère-t-on comme supérieur aux animaux? La question se pose, et se posera. L’intelligence, la sensibilité et la conscience des animaux ne sont plus ignorées. »

 

1. On ne produira plus le même lait

Jean-Marie Séronie retombe sur le plancher des vaches. « En France, on produit de plus en plus de laits locaux, ce qui désoptimise la grande chaîne industrielle en raison des multiples collectes et transformations locales que cela engendre », dit l’agronome.

La génétique et l’alimentation influenceront la composition du lait et la production à la ferme. Les industriels commanderont du lait doté d’attributs particuliers. En Nouvelle-Zélande, dans certains troupeaux, on trait les vaches la nuit pour obtenir un lait riche en mélatonine : du lait pour dormir.

Par croisement, on obtiendrait du lait comportant des avantages nutritionnels (sans lactose, par exemple) pour développer des marchés de niche.

Les industriels, eux, décomposent le lait. La coopérative Agropur a mené des recherches sur le glycomacropeptide (GMP). La principale application de ce fragment d’une des protéines du lait concerne la nutrition des enfants atteints de phénylcétonurie. Cette maladie héréditaire empêche le corps de métaboliser l’acide aminé phénylalanine, lequel s’accumule dans l’organisme jusqu’à des niveaux qui deviennent toxiques et empêchent le développement du cerveau de l’enfant.

 

2. Pas avec les mêmes animaux

Avec la robotisation, la vitesse de traite devient un caractère recherché. La qualité des pieds et membres aussi, puisqu’on fera plus fréquemment sortir les animaux – bio et bien-être obligent.

« La génomique jouera un rôle considérable, dit Sylvain Boyer, du Centre d’insémination artificielle du Québec. Avec des informations sur le génome récoltées dès la naissance, et les techniques de fécondation in vitro mises de l’avant par Boviteq, l’intervalle de génération a été raccourci de plus d’un an. »

On croisera des sujets de races différentes pour profiter des qualités de chacune. On développera des systèmes de production plus adaptables en produisant en fonction du prix du lait : avec des animaux rustiques pouvant s’accommoder d’une consommation réduite d’aliments lorsque le prix est bas, et mangeant plus lorsque le prix est haut.

 

3. Pas de la même manière

Cent vingt kilos de lait en une livraison, à l’aide d’un seul robot : le producteur de lait Alain Champagne, de Saint-Côme-Linière, en Beauce, a fait preuve de son brillant savoir-faire et démontré jusqu’où la robotique peut mener lorsqu’on en exploite toutes les capacités.

On dénombre plus de 40 000 robots de traite dans le monde, dont environ 3500 en Amérique du Nord. « On les retrouve dans la grande majorité des projets d’agrandissement d’étables », indique Philippe Couture, spécialiste en robotique à La Coop fédérée.

La robotisation s’implante partout : bras automatisés effectuant le bain de trayons dans les salons de traite, « louves » d’alimentation pour veaux, robots cuisine fabriquant les recettes, podomètres servant à la détection des chaleurs, capteurs et sondes de régulation d’ambiance et de récolte de données sur la rumination, la production et la mise bas.

« À la ferme, nous verrons sous peu des laboratoires d’analyse instantanée du lait afin de surveiller la production, détecter les maladies et valider l’alimentation », dit Hugues Ménard, spécialiste en robotique à La Coop fédérée.

 

4. Pas dans le même type d’entreprises

L’industrie laitière américaine adopte un modèle d’intégration verticale pour commercialiser ses produits. « Des transformateurs possèdent des exploitations laitières, et des entreprises de commerce au détail, dont Walmart, disposent de leurs propres infrastructures de transformation de lait », souligne Mike Opperman, de Farm Journal Media.

Les chaînes de valeur ont la cote. En avril 2019, Patrick Soucy inaugurera, dans son exploitation, sa propre usine de transformation laitière, alimentée exclusivement en lait de ses vaches Jersey. Cet administrateur à La Coop fédérée fabriquera du beurre, de la crème glacée, du lait nature et au chocolat, du yogourt et plusieurs fromages fins. La demande de produits locaux empreints d’authenticité a entre autres convaincu le jeune producteur de se tourner vers ces marchés porteurs.

La taille des troupeaux augmentera sensiblement. « En Nouvelle-Zélande, on compte une unité de travail pour 700 000 litres de lait, soit la production de 150 vaches, et les producteurs n’élèvent pas leurs génisses, ce qui accroît l’efficacité de la production », dit Jean-Marie Séronie.

On pourrait voir davantage de troupeaux aux pâturages. De petits robots fonctionnant à l’aide d’une pile solaire gèreront les parcelles en déplaçant les clôtures.

 

5. Pas avec le même type de producteurs

Les producteurs seront davantage formés. Une partie d’entre eux ne produiront pas toute leur vie, par goût d’autre chose.

Certains chefs d’entreprise agricole la développeront en y consacrant un pourcentage de leur temps, tout en vaquant à d’autres projets d’affaires.

De nouveaux modèles favoriseront l’établissement de plus petites entreprises, correspondant aux aspirations des jeunes.

« Les leviers futurs passeront par la baisse des coûts de production, la maîtrise de l’endettement, l’augmentation des performances et l’optimisation de la main-d’œuvre », indique Philippe Couture.

 

Lire la version complète dans l’édition de juillet-août 2018 du Coopérateur.

Portrait de Patrick Dupuis

QUI EST PATRICK DUPUIS
Patrick est rédacteur en chef adjoint au magazine Coopérateur. Agronome diplômé de l’Université McGill, il possède également une formation en publicité et en développement durable. Il travaille au Coopérateur depuis plus de vingt ans.

patrick.dupuis@lacoop.coop

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